Les paradoxes environnementaux de la forêt

D’autres évolutions se manifestent peu à peu. D’une part la forêt « nature », car les espaces forestiers, certains en tout cas, sont perçus comme des espaces plus naturels ; c’est vrai que relativement aux espaces agricoles ils sont le refuge d’espèces sauvages. Et nos imaginaires sont préparés à l’image d’une forêt « autre » que nos espaces urbains, artificialisés. La « protection » devient un impératif qui conduit à créer des réserves forestières. Les forêts publiques vont les accueillir bien sûr plus facilement que la forêt privée. Ce mouvement d’écologisation des forêts se poursuit aujourd’hui : les zones Natura 2000, fruits des directives européennes de conservation de la nature, prennent une place grandissante et les forestiers se font progressivement gestionnaires de la nature autant que gestionnaires de la production de bois. Plus récemment, la forêt participe au chapitre des changements globaux car elles stockent du carbone et cela est de nature à « mitiger » le changement climatique. Voici donc que les forêts deviendraient vraiment espaces de nature et de développement durable…

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En même temps elles voient s’accroître leur importance économique. La chasse, naguère loisir rural, mais chez nous loisir bourgeois, devient une réelle activité économique. Elle représente pour les propriétaires une source non négligeable de revenu, et d’un revenu régulier, ce qui n’est pas le cas du bois. Se développe alors une pression nouvelle : n’est-il pas tentant, pour attirer et satisfaire des chasseurs d’aider un peu les populations de sangliers ou de cervidés à survivre à l’hiver, voire à proliférer. La croissance démographique des populations chassées est avérée dans toute l’Europe, quelles que soient ses causes. Elle met en cause, paradoxalement, le retour à une forêt écologique, fondée sur la régénération naturelle  car ces animaux sauvages se délectent des jeunes pousses.

Mais la production de bois aussi reprend de l’importance économique : n’est-ce pas un produit naturel, n’est-ce pas une potentialité de développement local, n’est-ce pas une source d’énergie alternative ? Et les Chinois ne se présentent-ils pas pour acheter du bois dont ils feront nos meubles ? Tout cela incite à revenir à des schémas de forêt productive, intensive, qui contredisent ce mouvement d’écologisation.

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Fotolia 42038602 XS© Lars Johansson -Fotolia.comToutefois, plus récemment de nouveaux enjeux émergent. Mentionnons-en deux. Le changement climatique, dont rien n’indique que nous le limitions, exige aussi d’adapter nos forêts : si température et pluviométrie changent d’ici cinquante ans, c’est dès maintenant qu’il faut convertir nos choix de plantations. La forêt – elle se développe sur des décennies et non sur une ou quelques années – entre dans un registre d’incertitude. Diversifier nos populations d’arbres serait sans doute une bonne stratégie… Mais c’est une stratégie à long terme…

Dernier paradoxe. La forêt est sans doute de plus en plus fréquentée, aimée et considérée comme aménité de nature, mais c’est aussi une forêt qui comporte de nouveaux dangers. La faune sauvage (sangliers, cervidés et autres espèces) est désormais porteuse de risques sanitaires qui concernent aussi bien la faune domestique que l’élevage. Les tiques1 (qui, dans leur cycle vital, transitent par des mammifères) transmettent la maladie de Lyme, désormais connue du public, mais aussi d’autres maladies parfois plus inquiétantes. Plusieurs départements français2 voient ressurgir une tuberculose passée des bovins à la faune sauvage (notamment les blaireaux) qui les retransmet aux troupeaux. Chez nous, c’est la brucellose qui circule entre faune sauvage et élevages. Si d’un côté les chasseurs aident à la prolifération de la faune sauvage, d’un autre côté le souci de conservation de la nature conduit à laisser certains troupeaux de plus en plus « dans la nature » (c'est à dire en prairie voire dans des espaces « protégés »3) et donc de plus en plus en contact potentiel avec cette faune sauvage.

Les paradoxes que nous évoquons ainsi très brièvement sont très significatifs de notre situation environnementale. Ils n’opposent plus de manière simple économie et écologie, production et protection. Le développement industriel avait simplifié la gestion de la forêt sur des objectifs réduits en nombre et grâce des méthodes rationalisées (la foresterie moderne). La crise écologique – aux multiples dimensions – recrée une situation complexe où il faut envisager des objectifs multiples, des temporalités différentes, et où l’imprévu est probable. Cela exige sans doute d’autres concepts de gestion (résilience plus que croissance), un sens de la prudence (adaptation plus que planification), un souci de la diversité, une attention simultanée au local et au global. Ceci ne se fera pas sans accepter de faire coexister différentes rationalités. Ces paradoxes – naturalisation versus économicisation, nature sauvage et sécurité,  ne sont pas un problème,  c’est la solution… d’un retour à une forêt habitée, partagée, multiple.

Marc Mormont
Août 2012

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Marc Mormont
enseigne la sociologie de l'environnement au sein du Département des Sciences et Gestion de l'Environnement (campus d'Arlon) de l'ULg
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1 Une thèse est actuellement en cours dans l’unité SEED (en collaboration avec l’IRSTEA et l’INRA sur les formes de connaissance qui président au traitement des “maladies à tique” (Clémence Massart).

2 Un travail réalisé en 2012 par les étudiants de l’option “Interfaces Sociétés Environnements” du master en Sciences et Gestion de l’Environnement détaille cette problématique et devrait être publié en 2012.

3 Une thèse est actuellement en cours dans l’unité SEED porte en partie sur l’utilisation de troupeaux dans la gestion des aires protégées (Marie Gérard) dans la cadre d’un programme français sur les races locales menacées.

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