La forêt, telle que nous l’appréhendons dans nos sociétés européennes, est une sorte d’exception historique et culturelle. Cet état nous place dans une situation qui comporte une série de paradoxes que cette contribution voudrait mettre en lumière.
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Dans l’Ancien Régime, avant la révolution industrielle et l’abolition de la féodalité, la forêt est une forêt habitée, c’est une forêt multifonctionnelle et c’est une forêt partagée. Habitée, elle l’est, par des populations qui sont certes un peu marginales, couches sociales exclues de la propriété, vouées à des activités méprisées : ce sont des groupes sociaux qui produisent par exemple du charbon de bois et qui sont tolérés plus qu’autre chose. Dans les sociétés agraires et féodales, elles sont à la marge, craintes souvent car en contact avec des puissances un peu mystérieuses. C’est que, déjà alors, la forêt a une place spéciale dans l’imaginaire occidental, espace de sorcellerie et de magie, mais aussi de connaissances spéciales, occultes. Mais c’est aussi une forêt partagée : propriété du seigneur (ou de son équivalent religieux) qui y chasse, bien sûr, mais aussi espaces sur lesquels les communautés paysannes ont des droits, souvent réglementés de manière détaillée. Ces communautés y trouvent nombre de ressources, non seulement du bois d’œuvre ou de chauffage, mais aussi des simples, des produits pour l’artisanat (des manches pour les outils, de quoi faire des paniers d’osiers, une pharmacopée, etc.). Elles ont donc de multiples fonctions économiques, recèlent de multiples ressources et c’est pourquoi le seigneur concède aux paysans des droits d’usage soigneusement adaptés à l’écologie forestière : on peut, par exemple, y prélever des espèces différentes selon l’évolution des végétaux qui se développent au fur et à mesure que la forêt se reconstitue après une coupe, des genêts les premières années, puis des osiers, etc.
Forêt multi-usage, forêt aux droits composites, donc. C’est la situation effective qui caractérise aujourd’hui la majeure partie des forêts du monde, mais ceci est une autre histoire… La Révolution Française et ses suites, vont radicalement modifier le statut juridique des forêts, abolissant ce statut d’espace partagé au profit d’une division de plus en plus accentuée entre forêt publique (l’État, le pouvoir public) et forêt privée. Et le développement industriel va progressivement substituer des produits industriels aux multiples usages que les paysans faisaient de la forêt. En même temps, ce développement industriel va demander de plus en plus de bois comme matière première pour diverses industries. Ceci est schématiquement résumé mais suffit à faire comprendre que la forêt moderne est de plus en plus une forêt monofonctionnelle (d’abord production de bois pour l’industrie) et monogestionnaire (privé ou public). Bien sûr subsistent des pratiques de chasse, quelques droits d’affourage ci et là, et quelques habitudes de cueillette ou de braconnage… mais ce sont des résidus d’une époque révolue.
C’est cette évolution vers une forêt industrielle (rationnelle : un espace, un propriétaire, un gestionnaire, une fonction, un produit, un marché) qui est aujourd’hui mise en cause et qui soulève quelques paradoxes qui nous reconduisent à des situations de complexité.
La première inflexion a déjà quelques années, sinon quelques décennies. C’est celle de ce qu’on appelle la fréquentation de la forêt. Avec la société urbanisée des loisirs, dès les années soixante, la forêt devient ce qu’on appellera une forêt de « consommation » : s’y promener est un loisir qui acquiert une certaine légitimité, d’autant plus que les chemins ont souvent un statut public, que la cueillette n’est pas ou plus réglementée et que, dans notre imaginaire, la forêt se range désormais résolument du côté de la nature. Vont en découler ce qu’on appelle des conflits d’usage : entre forestiers soucieux de productivité, touristes ou résidents secondaires, chasseurs qui ferment la forêt pour certaines périodes, il faut trouver des compromis, des arrangements, mais aussi interdire décidément certains usages (les véhicules motorisés). Se constitue alors une sorte de modus vivendi entre usagers des forêts. Ceci va se décliner de manières différentes selon qu’on a affaire à des forêts proches de villes, à des forêts en région touristique, à des forêts productives, privées ou publiques. L’administration forestière, chargée de la gestion rationnelle de la forêt depuis 1850 (mais aussi de la police de la forêt) s’adapte ; elle canalise ces usages divers par exemple en équipant des sentiers et des aires d’accueil. Forêt loisir et forêt productive composent sans impact majeur sur la forêt elle-même.
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