À l’épreuve du camp

Séparation et socialisation

Fotolia 35538871D’anciens scouts devenus parents peuvent ainsi – malgré et peut-être à cause de leurs meilleurs souvenirs ! – se montrer inquiets à la veille du départ en camp de leur enfant. Une inquiétude qui, pour des raisons différentes, est aussi présente chez certains jeunes, en particulier chez les plus petits. On admet ainsi qu’avant 7 ou 8 ans, le camp ou la colonie de vacances n’est pas forcément une bonne idée. Commencer les camps vers la deuxième ou troisième primaire, c’est un peu la tradition : avant cet âge, l’inquiétude risque d’être plus grande car ils n’ont pas acquis une représentation stable du temps. La séparation est potentiellement sans fin, pas représentable, explique le pédopsychiatre Jean-Marie Gauthier.

© Chepko Danil - Fotolia.com

 Des enfants plus âgés peuvent aussi freiner des quatre fers à la perspective d’un camp... ce qui pose alors davantage de questions. Faut-il vraiment « pousser » ces enfants à franchir le pas, sous prétexte qu’ils vont « s’y faire » ? Comment faire la part des choses entre une réticence mesurée, qui sera oubliée dès l’arrivée des copains, et une anxiété plus sérieuse ? Comment, enfin, conjuguer les représentations des parents  – « rien de plus génial qu’un camp scout », « il faut partir en vacances avec d’autres enfants » – et la nécessité de ne pas mettre l’enfant dans une situation qui sera trop difficile pour lui, avec le traumatisme que cela peut engendrer ?

« Il y a deux dimensions, commente Jean-Marie Gauthier. D’abord la séparation d’avec les parents : il faut savoir si pendant l’année, l’enfant est capable d’aller dormir à l’extérieur, d’aller en dehors de la famille. Et puis, la socialisation. Il faut savoir si l’enfant n’est pas trop anxieux du contact avec les autres et si, par ailleurs, il n’est pas trop perdu avec les jeunes de son âge. Il faut mesurer ces deux angoisses séparément. Car si l’enfant ne gère pas bien ces deux dimensions, on risque de le mettre dans une situation difficile. Par ailleurs, si, comme cela arrive parfois, l’enfant fait des crises de panique pendant le camp, il faut le reprendre : cela ne sert à rien de forcer un enfant dans des attitudes qui seraient trop angoissantes pour lui car cela peut entraîner des refus futurs de toute socialisation. »

IMG4296Du reste, si le temps est parfois long d’un côté comme de l’autre, les familles ont trouvé depuis bien longtemps des tactiques efficaces pour transformer la séparation en une expérience positive. « Les petits mots dans les valises, c’est idéal, confirme Jean-Marie Gauthier. C’est une présence des parents mais pas dans le concret. Par ailleurs, lorsque les enfants prennent brutalement contact avec leurs parents et pleurent au téléphone, ce n’est pas très grave. En revanche, ce qui est plus inquiétant, c’est lorsque, indépendamment d’un contact avec les parents, un enfant se montre anxieux, déprimé, inhibé. Là, il faut intervenir. » Un rôle qui revient à l’animateur, à qui – c’est essentiel – les parents doivent avoir confié leur enfant en toute confiance... « Il ne faut pas mettre son enfant dans n’importe quelle organisation : il y a une responsabilité à être sécurisé soi-même et donc à bien connaître les animateurs, à les avoir rencontrés, afin d’évaluer leur disponibilité, leur maturité. Mais il ne sert à rien, par ailleurs, de trop communiquer sur son enfant, sauf en cas de problèmes médicaux certifiés. En effet, il n’y a pas beaucoup de lois en psychologie mais il y en a une qui prévaut : quand on craint quelque chose, on le provoque ! À trop communiquer sur le caractère et les comportements de son enfant, on perdrait le bénéfice de ce qui pourrait se passer : on refermerait la boucle alors que le camp est justement une occasion de l’ouvrir. »

© www.xioa.be

Une aventure sociale

© Les Scouts

Les Scouts copyright EclaireursDu reste, on connaît ces « traumatisés » des camps scouts, rejetés ou simplement transparents et solitaires, peu sportifs, rêveurs, différents. Comment ne pas songer ainsi à Sam, jeune orphelin « émotionnellement perturbé » qui, dans le récent Moonrise Kingdom, se fait la malle lors du camp des « Khaki Scouts » pour vivre d’autres aventures avec sa bien-aimée, tout aussi inadaptée et asociale que lui. Impopulaire, Sam finira par être aidé par sa troupe qui, dans un sursaut de conscience « scoute », optera pour la solidarité avec l’exclu. Or, si l’on retire l’onirisme d’un Wes Anderson, il faut admettre que les phénomènes de rejet lors des camps constituent une expérience très violente. Au point de renforcer durablement le caractère « asocial » de certains enfants. Car si l’exclusion n’est jamais continue le reste de l’année – la famille servant souvent de rempart –, elle peut virer au cauchemar lorsqu’il s’agit de partager le quotidien de camarades peu accueillants vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Les adolescents sont très sévères entre eux, poursuit Jean-Marie Gauthier. On risque d’être exclu pour peu de choses : c’est dans le chef des parents qu’il faut réagir. D’abord en comprenant pourquoi son enfant est exclu et en lui donnant des conseils pour éviter l’exclusion. Ensuite, en parlant aux dirigeants. On peut être le bouc émissaire parce qu’on est plus timide, plus gros ou que l’on a un défaut de prononciation. Il faut d’abord agir sur le facteur d’exclusion lui-même afin que l’enfant en soit conscient et que, soit il le réduise, soit que cela le porte et devienne une partie de son identité. »

Imposer comme une composante identitaire ce qui est perçu comme une tare demande bien entendu persévérance et courage, mais correspond finalement assez bien à la logique scoute qui encourage chacun à être lui-même au sein du groupe. « Par ailleurs, il y a des tas de rituels d’entrée dans un groupe. Il suffit d’observer un groupe d’adolescents sur un quai de gare : vous verrez qu’on ne s’intègre pas n’importe comment au groupe, il y a des codes à observer. Le problème est que les parents de ces enfants exclus sont souvent des personnes qui ont elles-mêmes des problèmes de socialisation et sont donc très mal à l’aise pour intervenir. C’est ce qu’on appelle l’héritage psychique... Mais il ne faut surtout pas faire l’autruche sur ce genre de problème, ce qui est la pire des choses. » Là encore, c’est aux animateurs qu’il revient, à l’autre bout de la chaîne, d’ériger un garde-fou efficace.

« Les phénomènes d’exclusion se manifestent quand le cadre est trop flottant, souligne encore le sociologue Jean-François Guillaume. Aujourd’hui, l’enjeu est d’offrir un cadre au sein duquel les expérimentations seront possibles ». Un difficile équilibre entre liberté des individus et cohésion du groupe, sécurité et aventure, idéal citoyen et dimension ludique, qui fait aussi la particularité des « camps scouts » – eux qui, contrairement aux colonies et autres vacances d’été, engagent le jeune dans un projet face à « un autre qui compte » et qu’il sera amené à revoir. Une façon d’inscrire l’expérience de séparation d’avec la famille dans la continuité, pour le meilleur et pour le pire. Car la magie d’un camp réussi tient certes à la cohésion du groupe, au rudimentaire du quotidien... mais aussi au sentiment de s’être mis en danger – et d’en avoir réchappé. Et si la prise de risques réels est aujourd’hui limitée, au grand soulagement des parents, on sait très bien que dans un groupe, tout peut arriver. C’est là, in fine, qu’est encore l’aventure. Sociale.

Julie Luong
Juillet 2012

crayongris2
Julie Luong est journaliste indépendante

 

microgrisJean-Marie Gauthier est pédopsychiatre. Il enseigne la psychologie de l'enfant et de l'adolescent, ainsi que la psychologie clinique à L'ULg.  

Voir son parcours chercheur sur Reflexions

 

microgrisJean-François Guillaume est sociologue.  Il enseigne la didactique en sciences sociales et la sociologie de l'éducation à l'ULg.

 


Page : précédente 1 2