Critique textuelle et philologie

Mais cela ne veut pas dire que la philologie est foncièrement anti-démocratique : s'il est vrai que cette discipline ne peut pas faire l'objet d'une massification, il est vrai aussi que nous ne croyons plus aujourd'hui à l'équation « différence = inégalité ». Nous pensons que c'est la pluralité qui importe, c'est-à-dire une situation où chacun occuperait une place qui lui convient, tout en accordant à autrui la possibilité d'avoir lui aussi une place. À cet égard, la philologie possède des atouts considérables, car elle offre l'accès à la pensée ou aux textes d'hommes du passé, au gré du développement de chacun, et s'oppose, par cette ouverture du passé textuel, à une culture uniformisée, sans goût ni saveur. La confusion appauvrissante entre masse et démocratie ne doit donc pas empêcher l'effort de sauvegarde du patrimoine qui est mené par les philologues, qui accomplissent en cela une tâche profondément citoyenne.

La notion de patrimoine évoquée suppose une tension entre le dogme du progrès universel et celui de la modernité. Qualifier les textes anciens de patrimoniaux, c'est poser qu'ils n'ont pas été remplacés ou qu'ils ont toujours une valeur historique ou esthétique. Tournée vers le passé, la philologie n'est pas en phase avec le désir impérieux de modernité et de rupture, partout affiché. Mais loin de la disqualifier, ce décalage lui confère une posture de résistance, qui l'ancre, quoiqu'à contre-pied, dans le politique. Il est urgent que la notion de modernité soit déconnectée de la notion de progrès. Ce n'est pas parce que la philologie n'est pas nouvelle ou moderne qu'elle ne doit plus être. Au contraire, être philologue aujourd'hui, c'est résister à ce que l'on désigne souvent par « bougisme », autrement dit une conception du progrès qui fait du mouvement une idole, dont les normes sont simples : consommer toujours plus, communiquer plus rapidement, efficacité, flexibilité, rentabilité. Face à une idéologie du techno-marchand, qui vise à effacer les différences entre les peuples, les nations, les états et à abolir l'espace politique, la philologie rappelle l'existence des différences.

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À un niveau plus abstrait, en somme, la philologie est un terrain de prédilection pour l'expérience de l'altérité. Et l'expérience raisonnée de l'altérité est la condition sine qua non de la vie dans la cité. Pour que naisse un intérêt philologique, c'est-à-dire à la fois linguistique, éditorial et historique pour les textes, il faut que ceux-ci soient progressivement dépouillés de leur caractère d'évidence et mis à distance. Le processus d'interprétation, à la base de l'analyse philologique, ne véhicule pas en lui-même des valeurs précises, mais il provoque une conscience de la construction du sens qui implique automatiquement une sensibilité à la question du choix : si vouloir comprendre un discours, c'est faire d'emblée comme si on ne comprenait pas, si toute compréhension est précédée de la non-compréhension, l'altérité, loin d'être un obstacle à l'interprétation, est ce qui pousse le lecteur à rechercher l'organisation interne, le sens de l'œuvre. Or, le fondement de l'analyse philologique est la distanciation temporelle : l'altérité, en provoquant l'incompréhension, suscite également des hypothèses interprétatives et des désaccords entre exégètes : la philologie, comme la démocratie, enseigne le dissensus.

La philologie est loin d'être toujours directement productive ou rentable, mais cette discipline, qui vit dans le long terme, est étrangère aux cycles courts de l'immédiateté. Ne voyons pas là une raison de la négliger, car son état importe pour la vie de la cité : garante de la connaissance de son passé, elle l'est donc de son identité forcément plurielle. Par là, elle est une ressource inépuisable pour comprendre l'autre (et donc soi-même) et une référence encore indépassée pour réfléchir, même philosophiquement, à l'interprétation. Or, l'interprétation fonde le choix et la décision de chaque citoyen.

Paola Moreno
Laurette Godinas

Juillet 2009

 

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Paola Moreno est chargée de cours en Langue et littérature italiennes au Département de Langues et littératures françaises et romanes de l'ULg.

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Laurette Godinas est chargée de recherches à l'Instituto de Investigaciones Bibliográficas, Universidad Autónoma de México.

 

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