À l'heure où le critère de la rentabilité semble asseoir le prestige et l'utilité sociale de certaines disciplines universitaires, les sciences humaines se sentent très souvent marginalisées, d'autant que les approches cognitivistes et le retour en force de l'herméneutique les ont forcées à abandonner leur prétention à une vérité absolue. Cela est d'autant plus vrai pour la philologie, dont l'actualité et la nécessité sociale échappent même aux spécialistes de la littérature, engagés dans une lutte quotidienne visant à affirmer la « modernité » des études littéraires et à en justifier par ce seul argument l'intérêt.
Il est vrai aussi que le discours philologique a perdu depuis longtemps son caractère autoréflexif : face à la nécessaire légitimation d'une discipline dont le monde ne reconnaît plus les applications concrètes, l'attitude à laquelle certains philologues se laisseraient aller volontiers est celle de savourer les délices tout égoïstes d'un savoir qui ne partage pas les préoccupations du vulgaire ; ou bien, plus cyniquement, d'épargner leurs énergies et d'éviter toute réflexion dépassant le cadre strict de l'objet étudié ou du milieu professionnel déjà acquis à la philologie. Les médias actuels ne diffusent-ils pas tous les jours le message de la nécessité de conserver la mémoire du passé pour former le « bon citoyen » d'aujourd'hui ? Faut-il toujours expliquer que l'accroissement de nos connaissances par l'étude des documents peut contribuer à déraciner les préjugés et à affranchir matériellement et moralement notre société ?
Il semblerait toutefois que même la communauté scientifique remette sans cesse en discussion l'importance sociale et culturelle de la critique textuelle. C'est dans cette optique que nous avons décidé d'organiser une visioconférence, dont le titre « Critique textuelle et philologie : le canard boîteux des études littéraires contemporaines ? » explicite l'exercice autoréflexif auquel se sont livrés plusieurs spécialistes, de part et d'autre de l'Atlantique. Ainsi, le 27 mars nous avons profité des progrès de la technologie pour mettre en contact quatre membres de la communauté académique mexicaine réunis à l'Institut de Recherches Bibliographiques de l'Université Nationale Autonome du Mexique et quatre collègues de l'Université de Liège1, conviés à la Salle Académique de l'ULg. Voici le noyau autour duquel les réflexions individuelles ont été développées.
Tous les chercheurs réunis ont convenu du fait que la philologie ne saurait être réduite de nos jours à une recherche du texte achevé. Ce n'est pas non plus une technique qui est une prérogative des érudits amoureux des manuscrits, détenteurs de compétences inaccessibles au commun des mortels, voire au commun des chercheurs. Pas davantage le socle de tout travail sérieux sur quelque texte que ce soit. Encore moins une recherche volontairement circonscrite à l'établissement du texte, recherche qui se fait parfois quête infinie d'une sorte d'essence du texte. Le mot « philologie », avant même de renvoyer à une technique, dit l'amour de la langue, c'est-à-dire l'attention à la vie des mots et des phrases que nous lisons, méditons ou étudions ; des mots et des phrases qui, à l'occasion, peuvent aussi s'avérer des actes voulus par des hommes et des femmes plaçant là leur envie de compréhension de ce qui advient ou leurs espoirs d'action possible sur et dans le monde. Établir ces mots-là, c'est ainsi, avant tout, leur donner une force et une solidité, c'est redonner voix à un dialogue de jadis que nous ne pouvons plus écouter (mais que nous pouvons reconstituer) et c'est, en même temps, donner vie à un nouveau dialogue de l'auteur avec les nouveaux lecteurs que nous sommes. L'attention à la transmission des textes que promeut la philologie est d'abord une attention à la lecture de ces textes, c'est-à-dire à leur vie, à partir et au-delà de l'existence de leurs auteurs. Ainsi, la philologie ne tend pas à fonder une « autorité », mais plutôt à faire exister un discours ; elle ne fait pas du texte un fétiche, mais lui reconnaît une vie ; elle ne se replie pas vers le passé, mais projette son objet vers le devenir.
Le philologue se présente donc avant tout comme un « passeur de culture » ; même si son public est surtout constitué de spécialistes, son rôle se rapproche de celui du traducteur : comme le traducteur, l'éditeur doit rendre compréhensible le message d'une langue source à des locuteurs d'une langue cible. L'apparat savant qui accompagne les éditions et rassure le lecteur sur la scientificité du travail fait parfois oublier aux citoyens de la « civilisation du loisir » qu'il est surtout un garde-fou herméneutique rappelant au fil des pages que la lecture d'un texte - ancien ou moderne, peu importe - ne va pas de soi. Seulement, il est beaucoup plus facile de faire entendre cette exigence herméneutique pour une œuvre d'art - un tableau ou une sculpture - que pour un texte du passé : alors que le patrimoine artistique est happé par la politique de l'État-spectacle, par la commercialisation et par la médiatisation, la philologie ne se prête guère à la mise en scène.

