La question vidéo

CouvertureProfesseur de cinéma à l’ULg, Philippe Dubois est largement reconnu comme étant un spécialiste de l’image : auteur de textes sur la photographie et cinéma, il s’intéresse de très près à la vidéo dont il a suivi le parcours esthétique et artistique depuis une trentaine d’années. Son dernier livre  La question vidéo – entre cinéma et art contemporain se propose de revisiter l’histoire des formes de cet « art du mineur » comme il le qualifie en partant du principe que la vidéo est, plus qu’une expression artistique, un outil indispensable pour comprendre les images du monde qui nous entoure. Petit retour sur un ouvrage parfois difficile d’accès mais d’ores et déjà majeur dans le domaine, avec la collaboration de son auteur.

« J’ai conçu cet ouvrage à la fois comme un livre de recherche et de compilation puisque j’y ai regroupé une quinzaine de textes écrits pendant 30 ans. La vidéo est née dans les années 70 et j’ai commencé à écrire à son sujet à cette époque ; j’en ai suivi à peu près toutes les évolutions c’est-à-dire comment la vidéo a été un territoire de passage entre le cinéma et ce qui est devenu aujourd’hui le numérique et les formes d’images en mouvement des nouvelles technologies. C’est le propos du livre, à  la fois un autoportrait personnel puisque ma pensée structure le tout et une sorte d’histoire de la vidéo dans ses évolutions successives. »

Si Philippe Dubois ne se risque pas à un texte continu, une sorte d’ontologie de la vidéo, c’est car elle s’est avérée impossible pour lui au fil du temps. Quoi de plus normal : la vidéo est un art en marge de la catégorisation, impossible à découper en « genres », en « courants », en « catégories » ; on peut bien sûr y déceler de grands traits esthétiques parcourant son histoire, comme la temporalité, la fréquence, le média, le corps ou le narcissisme1, mais cela s’arrête là. L’intelligence de la démarche de compilation est de permettre, au-delà de l’intérêt contextuel des textes, de renforcer un certain nombre d’idées concernant la vidéo qui ressortent, sous différentes formes, à travers les écrits. Plus concrètement, disons que la thèse principale de Philippe Dubois selon laquelle la vidéo n’est pas une image mais un entre-images devient ainsi une pensée constante au fil des textes, s’affinant de plus en plus avec le temps.

J’emploie ici le concept d’« entre-images » à escient ; c’est le titre d’un autre ouvrage célèbre sur la vidéo (entre autres) signé Raymond Bellour et présentant également, sous la forme de recueil de textes, la thèse selon laquelle cinéma, photo et vidéo sont intimement liés par des opérations de glissement, de fusion et de réflexions les uns sur les autres. Si de prime abord les pensées se ressemblent, elles divergent toutefois à un moment donné comme le précise Philippe Dubois : « J’ai été pendant longtemps très proche des théories de Bellour ; il affirme que le cinéma est le modèle qui nous a permis tout au long du 20e siècle de penser des images en mouvement. Pour lui, toutes les idées et tous les concepts qui nous permettent de réfléchir aux images en mouvement viennent de la théorie du cinéma. Il y a par exemple une pensée du montage que le cinéma a théorisé et qui est ensuite appliqué dans le monde des images en général : si on discute avec des gens qui font des expositions d’œuvres plastiques, ils pensent à la disposition de leurs œuvres en termes de cinéma, ils parlent de montage, de gros plans, etc. Bellour a élaboré des théories de la vidéo sur ce fond. À côté de cela, lui et moi avons toujours été attentifs à cette nouvelle forme d’expression et au décalage qu’elles ont introduit, quelles étaient les formes d’inventions propres à la vidéo (je ne parle de pas « spécificité » car je ne crois pas en cette idée). De ce point de vue, nous sommes sur la même longueur d’ondes, si je puis dire. Là où il y a peut-être des différences ,c’est justement dans la façon de voir le paysage actuel, lui étant resté un homme de cinéma, n’ayant pas vraiment franchi le pas du côté du numérique, des nouveaux médias et surtout des plates-formes d’utilisation que ces derniers autorisent. Il est resté dans cette migration des images du cinéma vers la vidéo ; de mon côté, je me suis intéressé à ce que j’appelle une migration des dispositifs, c’est-à-dire comment la consommation du cinéma s’est aujourd’hui diversifiée, comment elle a éclaté via internet, les téléphones portables… Il n’y a plus aujourd’hui de réception collective des grandes images dans une salle, on est dans la miniaturisation des images, la perception partout et en permanence, et la dilution qu’il y a des images d’art et des images de consommation. Aujourd’hui c’est une distinction qui a tendance à s’effacer. Je pense que nous sommes passés d’une conception artistique de l’image, qui vient du cinéma, à une conception d’usage des images, qui est celle des nouveaux médias. »

C’est précisément de cela que parle le livre de P. Dubois. L’ouvrage se divise par ailleurs en quatre grandes parties (Vidéo et théorie des images ; Vidéo et cinéma ; Jean-Luc Godard et Vidéo et art contemporain) mais selon l’auteur « on pourrait aussi diviser le livre en trois périodes : la première, les années 70, c’est l’époque où on découvre la vidéo, on s’interroge sur ses capacités, on la teste ; les années 80 seraient la confrontation entre cinéma et vidéo, c’est Godard et d’autres ; enfin la troisième période c’est quand le cinéma gagne le musée par l’intermédiaire de la vidéo. »

Expérimentations : la vidéo comme « forme qui pense »

Ce qui est intéressant dans l’hypothèse de Philippe Dubois, c’est qu’il conçoit la vidéo non pas comme « un objet (une chose en soi, un corps propre) » mais comme « un état expérimental, un état de l’image (en général), un état-image, c’est-à-dire une forme qui pense. » Deux termes importants : forme et pense. Un élément somme toute formel (duquel on peut donc tenter de dégager une esthétique, ce que l’auteur fait au détour d’un chapitre) dont il faut pourtant privilégier ce qui n’est pas visible, à savoir la pensée, le regard. Un paradoxe complexe de prime abord mais dont l’explication par étapes dans le livre semble limpide : la vidéo n’est pas qu’un passage « mineur » entre deux états « majeurs » de l’image (le cinéma et l’image numérique) pas plus qu’elle n’est une « image » en elle-même ; c’est un outil, un regard sur les images qu’elle propose. Le terme même de « vidéo » (et qui pose bien des problèmes sémantiques à l’auteur) peut par ailleurs se comprendre par « je vois ». Toute l’approche de la vidéo par Philippe Dubois se trouve ainsi résumé en un mot composé : l’état-image, la forme qui pense.

Global Groove de Nam June PaikGlobal Groove de Nam June Paik

Le livre abonde d’exemples en ce sens : qu’il cite le travail de Douglas Gordon sur le Psycho d’Alfred Hitchcock ralenti à l’extrême (le film voit sa durée étirée de 2h à 24h !) ou qu’il évoque les œuvres de Nam June Paik ou Peter Campus, Philippe Dubois conçoit la vidéo comme un terrain d’observation des images du monde. Cette approche se révèle très juste, et ce dès les « origines » de la vidéo : ainsi, deux des artistes majeurs de l’art-vidéo n’ont-ils pas interrogé soit la télévision (Nam June Paik) soit la temporalité de l’image (Bill Viola) ? Dubois va évidemment plus loin dans son étude (il serait impossible de résumer ici en quelques lignes une pensée étendue sur une centaine de pages du livre) tout en insistant constamment sur la consistance même de la vidéo par rapport aux autres arts visuels : une position d’observatoire et non de monde autonome, revendiquée comme telle. « Il n’y a jamais eu en vidéo ce rêve d’être reconnu, installé, de devenir dans toute sa plénitude l’art dominant ; la vidéo ne s’est jamais pensée comme une force pure, elle a toujours été une faiblesse d’une certaine façon, située dans une position métacritique, un outil pour analyser l’image et le monde qui ne s’est jamais proclamée comme monde elle-même. La vidéo a toujours été cet art mineur qui jetait un regard sur les autres, ce n’est pas un non-art mais un art du faible, un art du mineur… ce qui me la rend très sympathique. »

Three Transitions de Peter CampusThree Transitions de Peter Campus

 

1 Pour plus de détails, on ne peut que renvoyer à l’ouvrage très riche de Françoise Parfait, Vidéo : un art contemporain, Paris, éditions du Regard, 2001 

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