Sémiotique de la photographie

La photographie scientifique et son pouvoir de généralisation

Une autre direction de cette recherche passionnante concerne la photographie scientifique. L'auteur rappelle d'entrée de jeu le double grief adressé à la photographie par les scientifiques : d'une part, elle s'attache au paraître de l'objet un reproche qu'on pourrait rapprocher de celui qui fut adressé par Brecht, quand il disait qu'elle ne pouvait que dresser des catalogues sans revendiquer aucun pouvoir critique et d'autre part, elle montre un objet particulier sans pouvoir de généralisation. Maria Giulia Dondero entend démontrer le contraire et dévoile dans la photographie scientifique une possibilité de généralisation et de prédiction.

trou noir
Jean-Pierre Luminet, « Apparence lointaine d'un trou noir sphérique entouré d'un disque d'accrétion. Photographie virtuelle d'un trou noir, calculée en 1978 sur ordinateur » (Luminet, Le destin de l'univers. Trous noirs et énergie sombre, Paris, Fayard, 2006, p. 284). Image reproduite avec l'autorisation de l'auteur.

La photo fait être l'objet scientifique, le fait passer comme dirait Bastide « du chaos de l'indéterminé » au « bien distingué » ce qui permet ensuite de modéliser des objets de la recherche scientifique, de construire des types. Par l'allographisation, la photographie se dépasse elle-même : elle sort de l'histoire et du contexte de sa production, devient « manipulable et orientée vers le futur », comme le dit encore notre auteur.

Outre cette démonstration tout à fait remarquable, un argument a attiré notre attention qui intègre la photo à la famille des images. L'auteur cite Allamel-Raffin pour expliquer que les pratiques scientifiques qui ont recouru à la photographie sont celles qui ont des problèmes de captation, lorsque l'objet est situé hors du visible comme en astronomie. L'archéologie qui s'occupe d'objets de taille macroscopique considère au contraire le dessin comme plus analytique. Par cette mise en parallèle, on découvre que l'observation directe privilégie le dessin, plus général, mais que la photographie offre tout de même cette possibilité par un parcours d'allographisation des données, voire par la possibilité de mesurage qu'elle accorde. Dans ce cas, la photographie accède tout de même à la généralité par la multiplication des vues et par la notation (construction d'une grammaire de traits visuels, selon Goodman).

Marey
E.-J. Marey : Étude du trot du cheval (cheval noir portant des signes blancs aux articulations), 1886, Chronophotographie, Paris, Collège de France.

L'énonciation visuelle dans les sciences et dans les arts

Un troisième point permet de réunir les photographies aux statuts scientifique et artistique dans une réflexion sur l'énonciation visuelle. À propos de la photo scientifique, on se réfère à Bastide pour observer un effet d'objectivation. Le « je » restitué par des contours flous et incertains et un effet de sens de désordre laissent place à une vision objective qui isole l'objet, le place au centre du champ et l'expose dans une clarté absolue. Cette objectivation qui révèle l'indétermination d'un sujet s'apparentant au « on » révèle le régime épistémique de l'image scientifique en renvoyant à une instance d'énonciation impersonnelle ou collective. Du côté de l'art, si les études du portrait s'accordent à définir l'instance représentée comme un « je » ou un « il » (énonciation personnelle), un « on » ou un « nous » (deux extensions appartenant à l'énonciation impersonnelle associées au portrait artistique contemporain et au portrait électoral) selon l'orientation de son corps et de son regard, les incursions sur l'autre versant sont peu communes. Cette intrusion sur l'autre versant, de l'énonciation impersonnelle, permet de comprendre que le cadrage prend en charge l'identité des deux sujets (le photographe et son modèle) mis en relation par la photographie qui se trouve précisément définis par l'intimité construite par le support photographique. Le dernier chapitre de l'ouvrage, centré sur la représentation d'un couple à partir d'une instance énonciative commune entre le photographe et son modèle (un « nous » construit sur la négation de l'opposition entre un « je-de-prise » et un « tu-de-pose »   comme les appelle Pierluigi Basso Fossali) décline et affine cette proposition. Mais ce « nous » affiché avec opiniâtreté tout au long du vaste corpus de photographies de Denis Roche est mis en péril comme si la photographie hésitait entre le portrait d'un couple et le journal intime d'un « moi » et d'un « tu ».

Denis Roche - 24 décembre 1984 les sables d'olonne atlantic hotel chambre 301
Denis Roche - 24 décembre 1984 Les sables d'Olonne Atlantic Hotel chambre 301 (Courtesy Galerie Le Réverbère, Lyon).

Comment le couple du portrait peut-il résister à l'imparable écartèlement de l'énonciation qui accorde à l'un le statut d'énonciateur et à l'autre celui de sujet énoncé, donc passivé ? Comment la photographie pourrait-elle restituer cette égalité amoureuse du nous alors qu'elle accorde à l'un le statut d'instance d'énonciation et à l'autre, le statut de modèle ?

Cette investigation tout à fait pénétrante, qui profite de toutes les possibilités syntaxiques de la photographie pour décrire « l'éclipse représentationnelle d'un couple » replace aussi la photographie au cœur de la famille des images en révélant des possibilités énonciatives mystérieuses.

Anne Beyaert-Geslin
Février 2012
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Anne Beyaert-Geslin est la Directrice du Centre des Recherches Sémiotiques de l'Université de Limoges.

 


 

Maria Giulia Dondero est chercheure qualifiée FNRS et enseigne la sémiotique visuelle à l'ULg. Elle est co-fondatrice et coordinatrice générale de la revue de sémiotique, Signata Annales des sémiotiques/Annals of Semiotics (PULg-SH).  Elle a publié, en 2009,  Le sacré dans l'image photographique. Études sémiotiques.

Pierluigi Basso Fossali enseigne la sémiotique à l'Université IULM de Milan.

 

Pierluigi Basso Fossali, Maria Giulia Dondero, Sémiotique de la photographie.  Préface de Jacques Fontanille. Presses Universitaires de Limoges et du Limousin, Coll. Visibles, 2011.

 

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