L'histoire du rock à l'Université

Organiser la matière fut une autre gageure, car l'histoire du rock évolue selon différentes dynamiques qui s'interpénètrent.

La première d'entre elles est évidemment musicale. En  travaillant sur les rythmes, les contours mélodiques, les harmonies, les jeux de dynamiques et les timbres de manière créative, des dizaines d'artistes ont réussi à proposer des textes neufs, inédits et originaux. Ce sont ces traits qui, à l'écoute, nous permettent de différencier Metallica de Lady Gaga ou Chuck Berry de Nirvana et ce sont eux qui entrent en partie en compte dans notre appréciation ou notre rejet de certains style. Décrire le fonctionnement des œuvres est donc essentiel. Pour reprendre les exemples ci-dessus, si Metallica a contribué à la création d'un langage original (le thrash metal) c'est en partie parce qu'ils ont généralisé les changements de tempi, favorisé les fréquences les plus graves, joué à la double croche sur des tempi étourdissants, usé d'échelles harmoniques particulières... si Lady Gaga fait autant parler d'elle, c'est aussi parce qu'elle glorifie des tempi de danse, échantillonne des répertoires familiers, ou conçoit ses couplets et ses refrains de manière contrastée à des fins dramatiques...  Replacés dans un parcours chronologique qui va du rock and roll au mash-up, ces pratiques ont le mérite de nous éclairer sur les filiations, les oppositions et les transferts. Elles ont le mérite de nous rappeler qu'une bonne partie des artistes les plus créatifs sont souvent ceux qui ont eu cette belle capacité à conjuguer des sonorités à la fois novatrices et familières.

chuckBerry1964 metallica1987 nirvana1992 lady gaga2009

La seconde dynamique est une dynamique de modes, très étroitement liée aux changements de génération. « Dès les origines du rock, la nouveauté a été associée à la jeunesse. Des adolescents entre treize et dix-sept ans sont devenus les vecteurs de nouveaux goûts. Mais leur basculement dans la vie adulte fait que les générations se succèdent rapidement2. » Les nouvelles modes ou les nouveaux genres ont une durée de vie de quatre, cinq ou six ans, puis ils sont balayés par une nouvelle génération d'adolescents.

L'industrie musicale a largement favorisé ce processus générationnel, car sa viabilité vient en partie de cette succession rapide de styles. On constate cependant que cette dynamique s'est aujourd'hui largement ralentie. Le début du 21e siècle en particulier semble marqué par une véritable décélération de l'histoire du rock3. 2010 n'est pas très différent de 2009 ou même de 2004, alors qu'entre 1967 et 1968, entre 1976 et 1977, entre 1991 et 1992, on a parfois eu l'impression d'effectuer de véritables sauts quantiques tant le public avait été confronté à des musiques radicalement différentes de ce qui précédait. Cette décélération s'explique par des raisons qui vont de l'allongement de la scolarité aux modifications des supports et des modes de diffusion en passant par l'extrême fragmentation stylistique et l'apparition de cette longue traîne définie par Chris Anderson4. L'une des caractéristiques les plus notables du rock en effet est que les nouvelles générations, les nouvelles modes ne font pas disparaître les anciennes. Elles se superposent les unes aux autres. La rentrée musicale 2009 en a été un bel exemple : les hit-parades ont été submergés non par les nouveautés contemporaines mais par Michael Jackson dont la discographie fut revivifiée par son décès et par les Beatles, dont le catalogue venait d'être entièrement remasterisé.

Magnetone

À côté de cette dynamique de génération, l'évolution du rock doit beaucoup aussi à une dynamique technologique5. Les nouveautés, qu'il s'agisse de l'apparition de la bande magnétique, de l'enregistrement analogique ou des techniques numériques, permettent à chaque fois de renouveler la manière de produire et d'écouter la musique. On peut ainsi affirmer que si, dans la seconde moitié des années 1950, Elvis Presley reçoit le surnom de King, c'est parce qu'au-delà de son génie propre, il a été à la fois le prétexte et le bénéficiaire des enjeux technologiques de son temps. Lorsqu'à la fin des années 1940, les industriels se mettent d'accord pour commercialiser des 33 tours et des 45 tours en vinyle en lieu et place des 78 tours en laque, les rockers sont parmi les premiers à en bénéficier ; lorsque la bande magnétique se substitue, à peu près au même moment, à la gravure directe, le règne du couper-coller débute et dans les studios de Sun où Elvis enregistre, l'ingénieur du son Sam Philipps est l'un de ceux qui contribuent à transformer le disque de support d'événement réel à un support d'événement idéal ; lorsqu'apparaît la télévision, les réseaux de radio abandonnent leur monopole sur cette technologie dont les jours paraissent comptés, mais ce faisant, ils ouvrent la porte à des centaines de radios indépendantes qui, faute de moyens, passent des disques plutôt que d'avoir leurs propres artistes en résidence ; lorsque ces radios indépendantes se mettent en place, elle réclament de nouveaux répertoires et pavent la voie à des firmes indépendantes (dont celle sur laquelle Elvis enregistre ses premiers disques) : entre la fin des années 1940 et la fin des années 1950, les parts de marché des majors passent de 80 % à 34 %...





2 Simon Frith, « Du rock à la techno », Mouvements, 42, novembre-décembre 2005, p. 72-73.
3 Simon Reynolds, Retromania: Pop Culture's Addiction to Its Own Past, London, Faber & Faber, 2010, p. 407-408.
4 Chris Anderson, « La longue traîne », Wired, octobre 2004. Version française consultée sur Internetactu.
5 Simon Frith, Ibid., p. 71.

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