À chaque page, les enjeux de la vie recouvrent ceux de l'écriture. Le pressentiment de la souche pourrissante devenant régal de mille insectes renvoie au corps, à la généalogie, à l'histoire de la langue. Le mot babel rappelle que l'auteur n'est ni monolingue, ni monoculturel. La lutte avec le reflet, le spectacle, le trompe-l'œil aura-t-elle raison de la rencontre toujours ailleurs ou proche d'un orage ? Rencontre de deux personnes ou du poète avec le monde. Choisir, décider, vouloir : autant d'illusions ? L'acteur / [...] s'engage[...] / sur une voie qui le surplombe : une comédie ou un drame ? Mais l'acteur est aussi celui qui agit ou veut agir, opposé à celui qui ne ferait que subir son existence, tombant dans tous les traquenards du sort.
On pourrait lire Couleurs d'un éveil dans la délectation de l'immédiat. Ce serait négliger l'aspect pluriel que souligne le titre. Relire amène à découvrir, en effet, les multiples perspectives de la dimension métaphorique. En entendant que l'obstacle [...] se dissout à l'approche on ne sait si cela est bon ou fatal ; et l'individu debout face à l'absurde est aussi bien un être saisi dans la contingence que plongé dans la réflexion philosophique. Opter pour la chair de la valeur (qui n'est pas sans lendemain) contre la pacotille de l'éphémère (bien que celle-ci enchante l'instant), tel est le ferme propos qui transcende l'hic et nunc. Et elle surgit opportunément, la leçon de La Fontaine ainsi revisitée par Philippe Jones : saisir la femme et lâcher l'ombre. La pensée, lucide, reprend toujours les commandes.
Cette suite poétique s'offre, dès l'abord, dans la simplicité du dépouillement. Mais chaque mot est à peser car il marque un parcours labyrinthique. L'oeuvre est tissée de doute, d'enthousiasme, de mise à distance, d'un défi de conquête (la conquête de soi en serait l'apogée), elle ne s'éloigne ni de l'esthétique dans le sens noble du terme, ni de l'humain à la fois humble et digne. L'injonction, directe s'il en est (il faut...), le confirme : l'amant, le « conjuré », se retrouve à la tâche face à l'aimée (à qui ce livre est dédié tout simplement) comme le poète face à la langue : il faut nommer les choses / ressusciter les relations / ou réveiller la vie / d'affinités profondes / les arracher à l'habitude / et leur offrir un souffle.
Mais que faire lorsque le piège se referme et que la solitude est là ? [...] Seule une femme assure une séquence au jour / elle a rejeté l'ombre [...] l'hiver des sens / forme l'hiver d'esprit. Cependant, chaque fois, il faut chasser la mise en scène / les voyeurs le drap rouge / les chevaux et le sang. La plume, oui, la poésie, aura finalement raison de l'éblouissement : l'incendie frémira dans la chanson du merle. Un bel alexandrin comme on en rencontre beaucoup dans ce livre, qui est à écouter autant qu'à parcourir des yeux. Des alexandrins, des octosyllabes également, l'un et l'autre dans l'essentielle respiration de la langue française. Mais Philippe Roberts-Jones « reconnaît » ses racines : depuis Wordsworth, daffodils est un mot plus juste, plus « dancing », plus apte à frémir dans le vent que « jonquilles ». Double et davantage, la langue est multiple car ce fleuve transporte les cultures, porte les limons et les débris d'ailleurs.
Sans majuscules ni ponctuation, la disposition des mots sur la page pourrait faire croire à une alternance de poèmes et de proses, mais ces dernières, brèves et denses, sont aussi des poèmes, tantôt proches de l'aphorisme, tantôt nourries d'un chant, comme, à la dernière page, les mots qui donnent le titre du livre : la terre est un éveil qui peut vivre sans l'homme. La terre, un mot qui revient souvent, comme un refrain codé dans l'inconscient, la terre à féconder, la femme à combler, la page à écrire.
Résolument hors d'atteinte de la facilité ambiante, loin du bruit, du laisser-aller et de l'inconsistance, l'auteur, sous couvert, par exemple, de parler du printemps, délivre un art poétique, un ars vivendi, voire, parfois, un projet de société où le verbe construire le cède au verbe instruire (l'auteur est aussi, entre autres casquettes et couronnes, professeur émérite !) : instruire l'habitat sur des bases données, on requiert du terreau, formation, savoir-faire (paroles d'honnête homme) puis un grain de folie (ajoute le poète).
En lignes nettes et sobres pour un sujet complexe, voici un grand texte porté par une conscience, une riche expérience de vie, une existence toujours en marche. Chaque lecture en révèle d'autres clés, apporte la joie tranquille de connivences rares.
Rose-Marie François
Septembre 2011
Philippe JONES, Couleurs d'un éveil, édit Le Cormier, Bruxelles 2010, avec un dessin de Pierre-Yves Soucy

