De l'importance des représentations dans les relations communautaires belges
impasse

Il existe d'autres métaphores conceptuelles relatives au fédéralisme, tant dans le corpus « citoyens francophones » que dans le « néerlandophones ». C'est le cas du chemin, puisque la vie en est un, mais en l'occurrence il s'agit d'un chemin obstrué: l'impasse politique actuelle est du reste liée à l'extrême complexité du fédéralisme belge. Ailleurs, il est question de maladie : « de ziekte van het federalisme » (« la maladie du fédéralisme ») peut-on lire d'une part et, de l'autre, « le fédéralisme est au départ le résultat (...) d'une maladie de riches ». Ces déclarations, glanées parmi quantité d'autres, montrent à suffisance que la perception du fédéralisme belge est généralement négative, tant dans les provinces flamandes que dans les francophones. Et le caractère spontané des propos décryptés, fruit d'un langage métaphorique familier, offre assurément une clé d'entrée sur le monde des représentations les plus personnelles des citoyens. Cette rencontre interdisciplinaire, combinant approche linguistique et approche politologique, permet à coup sûr une meilleure compréhension des visions du monde de chacun et chacune. Démarche hautement utile pour améliorer les relations communautaires dans un pays à l'avenir pour le moins incertain...

Il faut dire que cette exploration est plus que jamais nécessaire. Car ils sont nombreux les malentendus qui empoisonnent la vie politique belge. Rien que le terme « fédéralisme », dont on a pu percevoir les nombreuses réceptions dans le public lambda, pose problème. « Fédérer », c'est unir, mettre ensemble ; en Belgique, c'est donner plus d'autonomie aux régions et communautés : bonjour la confusion ! Par ailleurs, l'imaginaire collectif est loin d'être identique chez les Flamands et les Wallons, ce qui montre que le conflit latent les opposant n'est pas linguistique mais reste en réalité fondamentalement communautaire.

Les mythes structurant l'inconscient des uns et des autres en témoignent à souhait. C'est le cas par exemple du soldat flamand de la Première Guerre mondiale censé ne pas comprendre les ordres qui lui étaient donnés par les officiers francophones, ce qui l'envoyait nécessairement au casse-pipe. Cette légende prendra surtout forme dans un roman de Reimond Sanders, Aan de Vlaamschen Yser, paru en 1927 ; elle connaîtra un grand succès par la suite et sera, comme on le sait, surexploitée par le mouvement flamand. Du reste, les soldats originaires du sud du pays au nombre plus élevé qu'on ne l'a cru longtemps, ne parlant le plus souvent que des patois wallons, ne devaient pas non plus pour la plupart entendre le français. À croire que, comme l'observait Talleyrand, « en politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai ». Et il ne faut pas remonter au 19e siècle pour se rendre compte à quel point les divers parlers des Flandres étaient méprisés, en priorité, par la bourgeoisie du nord du pays : une Union pour la défense de la langue française à l'Université de Gand, association créée en 1910, ira même jusqu'à voir dans le projet de flamandisation de l'institution gantoise « un crime de lèse-civilisation »...

Comme l'a montré Pierre Verjans – chargé de cours au département de science politique de l'ULg – durant le colloque évoqué plus haut, il existe bien d'autres « représentations dans le discours politique » à travers lesquelles les communautés se perçoivent aujourd'hui. Le 11 juillet, Fête « nationale » de la flamande, rappelle la bataille des Éperons d'or de 1302 remportée à Groeninge près de Courtrai par les milices urbaines contre les chevaliers français, bataille à laquelle participèrent d'ailleurs pas mal de Hennuyers : ici, l'événement fait l'objet chaque année d'une célébration populaire réussie et comporte une dimension identitaire affirmée. On ne peut pas en dire autant du 27 septembre, jour de 1830 où les troupes hollandaises venaient de quitter le parc de Bruxelles après quatre jours de combat : là, l'identité est plutôt belge et non régionale et le succès de cette Fête – appelée de la Communauté française de Belgique – ne comporte jusqu'à présent guère de contenu ni de visibilité populaire.

lioncoq

Différence également en ce qui concerne les animaux représentés sur les drapeaux. Sur celui de la Flandre se détache un lion noir : c'est un rappel évident du roman historique De Leeuw van Vlaanderen  Le Lion des Flandres ») datant de 1838 et écrit par Henri Conscience, auteur qui « apprit à lire à son peuple » ; ce l'est aussi du blason médiéval des comtes de Flandre. Le drapeau wallon, lui, arbore un coq rouge, peinture de Pierre Paulus de 1913 : ce gallinacé est associé depuis longtemps à la Gaule et deviendra, bien plus tard, un emblème de la République française. Tandis que le premier s'inscrit dans une tradition héraldique, le second s'y refuse. De plus, si l'un est profondément ancré dans l'imaginaire politique de la terre, l'autre le paraît moins, ne fût-ce que par la mimésis française dont il se ressent, plus attachée au droit des gens qu'à celui du sol. Enfin, il est notoire que le mouvement flamand a historiquement précédé son pendant wallon, les francophones de Bruxelles et de Wallonie ne réagissant en général qu'aux revendications répétées émises par la Flandre.

Dans ce délicat jeu de miroirs que constituent les rapports communautaires en Belgique, aucune discipline scientifique relevant des sciences humaines n'est de trop à vrai dire. Chacune à leur manière, la linguistique et la politique en premier lieu, mais aussi l'historique et la sociologique, sans parler de la sémiotique et de l'économique, ont un rôle essentiel à jouer pour tenter de dénouer cet écheveau alambiqué qu'est devenu l'État fédéral belge. L'interdisciplinarité devrait donc être plus que jamais à l'honneur dans ce champ d'étude. Min Reuchamps et Julien Perrez ainsi que Pierre Verjans, pour ne citer qu'eux, y ont déjà tracé un sillon qui ne demande qu'à être ensemencé par d'autres chercheurs.

Henri Deleersnijder
Juillet 2011

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Henri Deleersnijder est licencié en Arts et Sciences de la Communication et collaborateur scientifique à l'Université de Liège.

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