De l'importance des représentations dans les relations communautaires belges

« Les grandes querelles humaines sont des querelles de mots », écrivait déjà en son temps Spinoza. Voilà une constatation du célèbre philosophe d'Amsterdam qui trouve toujours aujourd'hui, ô combien !, son application en Belgique. Car les houleux rapports communautaires y sont grevés de fréquentes autant que redoutables incompréhensions linguistiques. D'où la nécessité d'explorer ce qui se cache réellement derrière les termes utilisés par les Flamands et les francophones, le problème de la mésentente entre les premiers et les seconds relevant plus de l'interprétation qui en est faite que de leur simple traduction littérale.

C'est à cette tâche d'une brûlante actualité que se sont attelés Min Reuchamps, chercheur au FNRS et chargé de cours adjoint au département de science politique de l'ULg, et Julien Perrez, maître de conférences au département des langues et littératures modernes de l'ULg et enseignant-chercheur aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles. L'enquête qu'ils ont menée de concert à ce propos – et dont ils ont exposé les résultats lors d'un colloque organisé par leurs soins le 6 mai dernier – portait sur les « métaphores conceptuelles dans les discours citoyens ». Angle d'attaque original qui s'éloigne de la majorité des études fondées sur des corpus construits (articles de presse, programmes de partis, discours de mandataires politiques) et qui permet d'accéder aux représentations ou systèmes de pensée lovés au tréfonds des individus de chacune des deux grandes communautés nationales.

Symptomatique à cet égard est le fédéralisme, vocable particulièrement ambigu dans le cas belge mais dont l'emploi deviendra progressivement grandissant dans le royaume après qu'un certain jour de février 1970 le Premier ministre Gaston Eyskens eut entériné à la Chambre la fin de l'État unitaire. Deux importants corpus ont été constitués par les jeunes chercheurs en vue d'analyser, de manière avant tout qualitative, la perception concrète qu'ont de cette notion abstraite les gens de part et d'autre de la frontière linguistique : l'un, comportant 47 579 mots, est la retranscription intégrale des discussions menées dans deux groupes de citoyens francophones dans le cadre d'un panel qui s'est tenu à Liège en septembre 2007 ; l'autre, comprenant 52 003 mots, est la transcription également intégrale de discussions sur le même thème dans quatre groupes de citoyens néerlandophones réunis en panel à Anvers en novembre 2008.

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Entre Nord et Sud, dans le domaine des métaphores conceptuelles communes, se dégage d'abord une image, à savoir celle de la machine. Oui, le fédéralisme est bien une machine – de surcroît compliquée – puisqu'il s'agit d'une construction artificielle, ne répondant à aucun besoin et n'étant pas en phase avec la réalité vécue de tout un chacun. Ce sont les hommes politiques qui l'ont voulue et non les citoyens ordinaires. Elle est d'ailleurs devenue incontrôlable et, pire, renforce les tensions communautaires bien plus qu'elle ne les apaise. Son carburant étant l'économie, les interviewés francophones font ressortir que la dimension économique motive les exigences flamandes tandis que leurs homologues néerlandophones trouvent, de leur côté, que cette mécanique fédérale supposée les avantager est décidément grippée.

Le fédéralisme est aussi perçu comme un mariage, mais tout le monde n'instille pas la même connotation dans cet hymen. Certains, en particulier chez les néerlandophones, y voient une union forcée. D'autres, quelle que soit la langue usitée ou la région habitée, considèrent cette alliance comme le fruit de l'amour. D'aucuns enfin, s'éloignant de cette vision idéale, y reconnaissent un arrangement relevant de la catégorie « mariage de raison », la moins mauvaise solution en somme pour éviter le séparatisme. « Pour moi, dit un francophone, c'est plutôt une solution, c'est essayer de rassembler deux parties qui ne sont pas forcément les mêmes. » : idée du compromis donc – une constante de la politique belge jusqu'ici – et sorte de réponse aux velléités indépendantistes de la Flandre. À quoi font écho plusieurs avis moins optimistes d'interlocuteurs flamands pour qui, tendance forte, le fédéralisme belge est plutôt un problème. « Een gearrangeerd huwelijk (...) voor goede en kwade dagen en wij zijn nu in kwade dagen » (« Un mariage arrangé pour bons et mauvais jours et nous sommes maintenant dans les mauvais jours », dit l'un d'entre eux): bref, les choses étant ce qu'elles sont, est-il vraiment nécessaire de faire perdurer à tout prix cette union artificielle ?

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