Qui n'a jamais connu les outrages d'une matinée scolaire ? Qui n'a jamais fait l'épreuve de ces sorties théâtrales obligatoires, de ces hordes d'adolescents qui débarquent dans une salle, pour assister à un spectacle sans y être préparés, accompagnés de leur professeur qui a choisi ce spectacle plus souvent parce que ce dernier s'inscrit dans le programme du cours de l'année que pour ses qualités proprement théâtrales. C'est de ce constat qu'a germé l'idée du concours d'écriture théâtrale « Iroquois », comme le souligne Jean Boillot, coordonnateur du projet et directeur du NEST, le Centre Dramatique National de Thionville (France). Avant tout, il s'agissait de s'adresser directement à ces jeunes qu'il faut considérer non pas comme le public de demain mais bien comme un public d'aujourd'hui et de les confronter au cambouis de la création théâtrale. Faire du théâtre pour et avec les adolescents, en suscitant leur sensibilité, leur créativité, la vivacité et l'oralité de leur langue : tel est bien l'objectif poursuivi par le projet « Iroquois ».
Le concours
Pourquoi « Iroquois » ? C'est le thème qui a été proposé à l'ensemble des participants qui devaient écrire un monologue ou un dialogue d'une dizaine de minutes. Un terme qui a été pris dans des sens variés et qui a ouvert la création tous azimuts. Nous y reviendrons.
Au total, ce furent une centaine d'élèves du secondaire supérieur de la Grande Région qui furent concernés par ce concours. 4 classes dans 4 écoles : le Collège Saint Servais à Liège ; l'Illtal-Gymnasium d'Illingen près de Sarrebruck ; le Lycée de Garçons à Luxembourg et le Lycée Charlemagne à Thionville. 4 écoles encadrées par des professionnels issus de 4 institutions théâtrales locales : le NEST de Thionville comme dit plus haut, mais aussi le Théâtre de la Place à Liège, le Théâtre National du Luxembourg et le Staatstheater de Saarbrücken.
Dès le départ, les premiers ateliers d'écriture se sont faits en étroite collaboration entre enseignants, auteurs de théâtre et responsables des services pédagogiques des théâtres partenaires. Pour saisir la spécificité de l'écriture théâtrale, une boîte à outils – recommandations et extraits de textes dramatiques contemporains – avait été constituée par Claudius Lünstedt, l'auteur allemand chargé d'assurer le suivi artistique du concours. De toutes les propositions, écrites par des élèves motivés, chaque classe en a pré-sélectionné deux. Les élèves-auteurs, dont les textes avaient été retenus, se sont ensuite retrouvés à Thionville pour un stage de trois jours et, sous la houlette de Claudius Lünstedt, purent affiner leurs textes et les confronter au jeu. Puis chacun les a retravaillés chez soi. In fine, le jury du concours en a sélectionné un par pays. Ce qui donne un corpus de 4 textes en allemand, français ou luxembourgeois, auxquels s'ajoute un cinquième commandé à Claudius Lünstedt.
La mise en scène
C'est cet ensemble de textes qui a fait l'objet d'une mise en scène sous la direction d'Irène Bonnaud, artiste associée au NEST avec une équipe de 4 comédiens professionnels bilingues, les partenaires choisissant un comédien dans leur région. Il nous plaît de préciser que pour Liège, c'est Jean-François Noville qui participe, un ancien de notre Théâtre universitaire royal de Liège !
Cette mise en scène, qui est à considérer comme une deuxième partie du projet distincte du concours proprement dit – « il n'y a pas eu de travail artistique avec les élèves-auteurs et moi-même », nous explique Irène Bonnaud –, fut un véritable challenge. Il s'agissait surtout de trouver l'unité du spectacle à partir de ce matériau textuel finalement très hétéroclite, le thème « Iroquois » ayant ouvert la voie à des interprétations les plus diverses de la part des élèves : peuple à plumes ou jeunes à crêtes, demandeurs d'asile, bizarrerie... Au cours du travail, l'accent s'est déplacé : « on ne sait pas, nous dit la metteure en scène, si Iroquois est un spectacle sur l'adolescence, sur l'Europe ou sur l'Europe en pleine crise d'adolescence ». Quant à la barrière des langues, elle est ingénieusement résolue sans la technique du surtitrage par un montage répétitif entre passages originaux et leur traduction...
Les prémisses pour un réseau culturel transfrontalier
Iroquois n'est pas terminé. Autofinancé par les partenaires, ce concours d'écriture constitue les prémisses d'un projet plus vaste déposé par les quatre institutions dans le cadre du programme transfrontalier de coopération territoriale 2007-2013 « Interreg IV - grande région » et qui a pour nom « Total Théâtre Grande Région ». Ses objectifs sont de répondre au manque actuel d'échanges entre artistes et de donner, à notre territoire Grande Région, une identité culturelle forte.
Ce projet ne peut bien sûr que nous rappeler la coproduction que nous pilotons actuellement au sein de l'Université de la Grande Région avec les théâtres universitaires de Metz, Nancy et Sarrebruck et qui aboutira à la présentation d'un spectacle commun en novembre 2011. Voilà deux occasions concomitantes de dépasser les frontières géographiques, institutionnelles, artistiques. Émettons le vœu que ces deux projets dépassent aussi celles qui les séparent l'un de l'autre tant pour un enrichissement mutuel et pour une construction en commun de ce nouveau réseau culturel transfrontalier !
Alain Chevalier
Juin 2011
Alain Chevalier est Directeur du TURLg et Maître de conférence au Département des Arts et Sciences de la Communication. Ses recherches doctorales portent sur l'histoire des instituts supérieurs de formation de l'acteur en Belgique francophone.
Le projet Iroquois sera présenté ces 12 et 13 mai au Théâtre de la Place de Liège puis sera en tournée au Théâtre National du Luxembourg (18 et 19 mai), au NEST à Thionville (du 24 au 27 mai) et au Staatstheater de Saarebruck (30 et 31 mai).

