Lorsqu'elle est libérée par l'armée colombienne le 2 juillet 2008, après six ans et demi passés dans la jungle aux mains des FARC, Ingrid Betancourt (docteur honoris causa de l'ULg) suscite une admiration universelle. Pour tous ceux qui, individuellement ou à travers les dizaines de comités de soutien agissant en son nom, aimantés par le courage de sa fille Mélanie, s'étaient mobilisés sans répit pour dénoncer sa situation et celle des autres otages, la joie est d'autant plus grande que la perspective d'un dénouement heureux paraissait alors bien hypothétique - les plus sceptiques craignant que le caractère très émotionnel pris par la mondialisation de son cas par la France ne donne que plus de prix à sa détention par la guérilla marxiste. Deux ans plus tard, c'est avec une image publique bien contrastée qu'Ingrid Betancourt fait paraître son récit de captivité, intitulé Même le silence a une fin.
Que s'est-il passé en si peu de temps pour que se déplace si sensiblement notre horizon d'attente à l'égard de ce témoignage ? L'ouvrage a, pour ainsi dire, le tort de paraître après ceux publiés « à chaud » par ses anciens compagnons d'infortune qui ont eu pour elle des mots très durs, parfois teintés d'amertume et de jalousie. Certaines démarches entreprises par l'ancien otage depuis sa libération ont pu également surprendre par leur maladresse – telle cette demande d'indemnisation adressée à l'État colombien, stigmatisée dans son pays comme une preuve d'ingratitude à l'égard des militaires qui ont risqué leur vie pour la sauver. Il n'est pas jusqu'à son ex-mari qui n'ait jeté un trouble sur les conditions de sa libération, accusant par ailleurs les FARC d'être responsables de leur séparation. Comment, du reste, aborder sans prévention ce texte intimidant, paru simultanément dans plusieurs langues sur quatre continents, quand l'auteur multiplie les démonstrations de religiosité, est reçue par le pape au Vatican et se rend à Lourdes en dévotion à la Vierge ?
En vérité, Même le silence a une fin s'élève très au-dessus de ces débats mesquins et rend au personnage sa pleine dimension tragique. Le lecteur est vite happé par l'horreur quotidienne de l'emprisonnement en pleine jungle, la violence physique et morale des conditions extrêmes imposées par ses ravisseurs et aggravées par chaque tentative d'évasion, les semaines de marches forcées d'un camp improvisé à un autre, les journées sans fin passées une chaîne autour du cou sous la morsure des insectes et les vexations constantes de jeunes révolutionnaires pour qui elle est « la cucha » (la vieille).
Mais la surprise est aussi de nature littéraire : faisant passer en français une expérience vécue et déjà racontée une première fois dans une autre langue (elle brûlait au fur et à mesure les notes qu'elle écrivait en espagnol au cours de sa détention), Ingrid Betancourt finit par faire entendre comme une langue différente, venant puiser à des ressources langagières personnelles qui donnent à son récit une tonalité très singulière. Le choc naît souvent d'une écriture blanche vouée à la terrifiante précision de souvenirs ramenés à la surface de la langue par une sorte de mémoire organique et affective qui lui permet de livrer son expérience de captivité comme une succession d'épreuves indissociablement perceptives et morales. Voici, par exemple, comment elle décrit ses sensations alors qu'elle vient d'apprendre que le commandant du camp a donné l'ordre de la maltraiter et de la brutaliser pour la punir de son évasion (sa quatrième tentative, sur laquelle s'ouvre le livre) :
J'avais l'impression d'avoir perdu mon espagnol. Je fis un grand effort de concentration, essayant d'aller au-delà des sons, mais l'angoisse avait paralysé mon cerveau. Je marchais sans savoir que je marchais, je regardais ce monde du dedans, comme si j'étais dans un aquarium. La voix de cette jeune femme m'arrivait déformée, très fort par intermittence, elle s'éteignait puis revenait encore. Je sentais ma tête lourde, prise dans un étau. Ma langue s'était recouverte d'une pâte sèche qui la maintenait collée au palais et ma respiration était devenue profonde et lourde, comme s'il me fallait pomper l'air d'une bouteille d'oxygène. Je marchais et le monde montait et descendait au rythme de mes pas. Mon crâne vibrait, envahi par les battements amplifiés de mon cœur. (p. 27)
Si le récit appartient de plein droit à la littérature carcérale, il en diffère sensiblement par sa gestion de la temporalité. Malgré quelques passages sur la détresse et l'ennui, les années s'empilant dans un univers marqué par la répétition et la vacuité, Ingrid Betancourt préfère distribuer l'attention du lecteur sur ce qui fait saillance davantage que sur l'uniformité des jours et l'écoulement du même. Quand la moindre possession personnelle fait figure de trésor, de petits enjeux – fêter à distance l'anniversaire de ses enfants, obtenir d'apprendre à tresser des ceintures, dissimuler un petit poste radio pour maintenir la routine de contacts avec la voix de ses proches, réussir à transporter une Bible ou un dictionnaire encyclopédique à travers la jungle – finissent par prendre une ampleur quasi romanesque. Pour préserver quelques repères personnels face aux « petites choses de l'enfer », quand le commandement n'a de cesse de monter les prisonniers les uns contre les autres et érige la délation en système, tous n'adoptent pas la même stratégie : certains préfèrent jouer le jeu de leurs geôliers, s'abaissant à de lâches compromissions pour conserver des avantages ou des privilèges dérisoires qui remplissent pourtant la totalité de l'existence. On n'en comprend que mieux, rétrospectivement, l'attitude actuelle de ses anciens co-otages, encore pris dans le tissu perverti des relations établies dans la jungle, que l'auteure décrit par ailleurs avec une minutie sociologique qui fait un autre intérêt de son ouvrage.

