Habilement désynchronisé, le récit laisse tout de même apparaître trois « blocs » de narration relativement homogènes qui confèrent variété et épaisseur à l'ensemble du texte : la première partie de sa détention, partagée entre divers camps en duo avec Clara, sa directrice de campagne enlevée avec elle ; une seconde partie passée en compagnie d'une vingtaine de détenus en marches forcées puis dans une prison « en dur » bâtie à la hâte – période marquée par les tensions avec les autres otages, mais surtout par l'amitié lumineuse, tendre et drôle nouée avec Luis Eladio Perez dit ‘Lucho', un sénateur enlevé six mois avant elle ; les derniers temps enfin, crépusculaires, marqués par un durcissement des conditions de captivité d'Ingrid et son repli sur elle-même suite à l'échec de son ultime tentative d'évasion avec Lucho.
Il arrive à l'auteure de trouver des accents fiévreux, presque conradiens, dans la beauté horrifique d'une « jungle enchantée » partout hostile à l'homme, prisonniers et gardiens confondus :
La nuit était tombée. La vase bouillait d'une chaleur souterraine. Des gaz de nourriture et de fermentation crevaient les poches de boue et faisaient surface. Le bruissement maladif de millions de moustiques avait empli l'espace, et leur vibration d'ultrasons transperçait mes tempes comme l'annonce douloureuse d'une crise de folie. Il faisait très chaud. J'étais arrivée en enfer. (p. 264)
L'Amazone n'est certes pas le fleuve Congo, mais la progression dans la jungle prend parfois des allures de lente dérive au cœur de ténèbres qui sont aussi celles que chacun porte en soi. Mais qu'on ne s'y trompe pas : véritable réappropriation de son expérience par le langage, Même le silence a une fin apparaît surtout comme un manuel de résilience porté par le désir de transmettre sa voix au monde des vivants et d'y reconquérir une place. Tout au long du texte, Ingrid Betancourt fait la découverte d'exigences et d'impératifs spirituels qui constituent autant de jalons d'un travail d'introspection visant à l'amélioration de soi :
Incapable d'agir sur le monde, je déplaçais mon énergie pour agir dans "mon monde". Je voulais me construire un moi plus fort, plus solide. Les outils que j'avais développés jusqu'à maintenant ne me servaient plus. Il me fallait une autre forme d'intelligence, une autre sorte de courage et plus d'endurance. Mais je ne savais pas comment m'y prendre. Il m'avait fallu attendre plus d'un an de captivité pour que je commence à me remettre en question. (p. 230)
La redécouverte de la Bible comme celle du « mode d'emploi » qu'elle attendait prend tout son sens dans ce contexte. Il n'y a aucune contradiction, pour Ingrid, à découvrir qu'il y a « de la valeur à ne pas se soumettre » (p. 307) tout en acquérant « la capacité à se délivrer de la haine » (p. 31) et « la révélation d'une force d'une nature différente, celle de subir » (p. 543). Il lui faut changer, « non pour [s']adapter à l'ignominie, mais pour apprendre à être une personne meilleure » (p. 214) ; comprendre, avec le temps, que « certaines souffrances valent la peine d'être endurées » (p. 215) et qu'il faut « être patient, attendre, pour que la raison d'être des choses devienne visible » (p. 512). Guide de survie en territoire hostile, les Évangiles ne cessent de la renvoyer à ses propres choix et à la portion de liberté humaine qui reste à chacun de nous dans le pire enfermement : « [Jésus] n'étais pas un automate préprogrammé pour faire le bien et subir un châtiment au nom de l'humanité. Il avait certes un destin, mais il avait fait des choix, il avait toujours eu le choix ! ... Et moi, quel était mon destin ? Dans cet état d'absence totale de liberté, me restait-il une possibilité de faire un choix quelconque ? Et si oui, lequel ? » (p. 187).
Ce questionnement sur la liberté trace un parcours qui trouvera sa réponse définitive dans ce qui restera peut-être la plus belle page de l'ouvrage, le moment où Ingrid fait face à Enrique, le pire commandant de camp qu'elle ait connu, responsable d'une aggravation spectaculaire de son état de santé, qui s'apprêtait à lui extorquer cyniquement une preuve de survie destinée à donner le change aux yeux du monde. Ingrid est déterminée à ne pas lui donner satisfaction :
... dans la condition de la plus infamante humiliation, je conservais quand même la plus précieuse des libertés, que personne ne pourrait jamais m'ôter : celle de décider qui je voulais être.
Là, tout de suite, comme ce qui coule de source, je décidai que je ne serais plus une victime. J'avais la liberté de choisir si je haïssais Enrique ou si je dissolvais cette haine dans la force d'être qui je voulais. Je risquais de mourir, certes, mais j'étais déjà ailleurs. J'étais une survivante. (p. 642-643)
Au terme de l'épreuve, il lui restera encore à « s'exonérer de son propre silence », rompre avec l'idée qu'il est « finalement plus convenable de laisser mourir [certaines choses] à l'intérieur de nous-mêmes » (p. 287). Pour parvenir à cette ultime étape de sa transformation, encore fallait-il trouver les mots. Ce seront ceux de Pablo Neruda, ami de la famille Betancourt, qui lui viendront au cœur de la jungle, le souvenir de son père récitant ces vers comme une incantation : « Même le silence a une fin » (p. 640).
Après avoir annoncé son retrait de la vie politique, Ingrid Betancourt parle aujourd'hui pour elle-même – quelques mois après sa libération, elle a demandé à ses comités de soutien de ne plus utiliser son nom pour défendre la cause des otages en Colombie. À lire Même si le silence a une fin, on comprend mieux pourquoi, et quelle indécence il y aurait à lui en faire le reproche.
Frédéric Claisse
Février 2011
Frédéric Claisse est chercheur au Département de science politique. Ses principales recherches portent sur les méthodes participatives, l'épistémologie des sciences sociales ainsi que les relations entre narrativité et politique.
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