Les lecteurs francophones peuvent enfin se régaler du roman Pygmy de Chuck Palahniuk, l'auteur de Fight Club ou de Choke, même si on peut regretter certains choix du traducteur, Bernard Cohen. L'œuvre était, il faut bien le dire, particulièrement intraduisible. La version originale est donc bien plus savoureuse que sa traduction. Au même moment est paru aux États-Unis le nouveau roman de l'auteur, Tell all, aussi décevant que Pygmy était réussi.
Pygmy
Dispatch First
Begins here first account of operative me, agent number 67, on arrival Midwestern American airport greater ####### area. Flight ####### Date ####### Priority mission top success to complete. Code name: Operation Havoc.
Dépesche un
Céans commence rapport premier agent-mézigue, opérateur num. 67, arrivé airoport Moyen-Ouest amer-ricain, région #######, vol #######, date #######. Priorité: accomplir mission avec succès top-eksellent. Nom codé: Opération Dévastation.
Le lecteur est averti dès l'entrée : le livre sera écrit dans une langue relativement primitive. Et pour cause : le narrateur est un jeune adolescent envoyé, avec un certain nombre de compatriotes du même âge, aux États-Unis pour y faire sauter le pays. Sa provenance : une dictature quelconque qui lui a lavé le cerveau et lui a inculqué les meilleures techniques de combat et de dissimulation, et lui a appris comment rassembler les matériaux qui transformeront le continent nord-américain en un énorme champignon. Cela rappelle Fight Club.
Et Palahniuk de se livrer à une satire acerbe (et réussie) de la vie américaine, familiale et publique, de la société — les églises, les écoles, les "malls", ces énormes bâtiments couverts où se rassemblent des centaines de magasins, etc. Tout y passe, et c'est très amusant. À lire... peut-être en omettant le dernier chapitre (Dispatch thirty-six) où le narrateur se convertit au mode de vie américain et décide de déserter... Ça sent la guimauve.
Un mot de la langue : le narrateur possède un vocabulaire remarquablement étendu pour son âge et pour quelqu'un dont l'anglais n'est pas la langue maternelle ; il ne doit d'ailleurs pas y avoir beaucoup d'adolescents anglophones qui peuvent se vanter de maîtriser autant de mots. Là où il nous déconcerte d'abord — mais pas pour longtemps — et nous fait rire ensuite, c'est qu'il flanque un énorme coup de pied dans la grammaire anglaise ; l'ordre des mots est complètement chamboulé sans pour cela que la compréhension du texte en devienne difficile. Au bout d'une page ou deux le lecteur se fait à ce langage et le lit relativement facilement. Il lui arrive même (souvent !) de rire franchement. Comment en effet ne pas s'esclaffer lorsque le "agent number 67", espérant amener une fille au lit, lui déclare : « Respected potential reproductive vessel, request engage preliminary foreplay ritual prior genital coitus » ? Elle lui répond, élégamment, « shove off, freak ».
La traduction française est malheureusement décevante ; elle bouleverse l'ordre des mots — comme le fait Palahniuk dans le texte anglais — et en cela elle suit le texte original, mais elle massacre aussi l'orthographe, ce que Palahniuk ne fait nullement ; voir les quelques lignes citées en exergue. Le résultat est que, pour qui lit l'anglais, l'original est plus facile à lire que la traduction...
Tell All
Un roman délire qui ne mène nulle part ; un simple feu d'artifice linguistique, plein de trucs typographiques, qui met en scène des vedettes hollywoodiennes. Palahniuk s'amuse et, malheureusement, n'amuse que lui.
Pierre Michel
Octobre 2010
Pierre Michel a enseigné la littérature américaine à l'Université de Liège, mais aussi aux universités d'Illinois (Urbana), Kent (Ohio), et Miami (Floride), USA.

