Pourriez-vous retracer la genèse de Sans queue ni tête ? Comment est née l'idée du film ?
En réalité, l'idée vient d'un livre qui, un jour, est tombé de ma bibliothèque. Il s'agissait une somme d'articles et d'interviews de Jacques Lacan. Il a initié une sorte de cérémonie qui s'appelle la « passe » et qui est ce moment où un analysant devient analyste. Il s'agit d'une cérémonie publique où le psychanalyste joue le rôle du patient. L'impétrant y réalisait sa propre analyse. Lacan était suffisamment averti du langage pour savoir que quand il faisait référence à la passe, il évoquait d'abord le sens manifeste du mot qui renvoie à la prostitution. Quand je suis tombée sur ce texte, je pensais qu'il s'agissait d'un texte sur la prostitution alors qu'il concernait la psychanalyse. De là est née une réflexion sur les deux métiers. Il est vrai que la psychanalyse et la prostitution s'effectuent dans un contexte discret, dans une pièce confinée où se trouve généralement un divan ou un lit. Le client comme le patient règle sa passe en liquide. Cet argent n'est jamais pris en main par l'analyste, mais doit être posé sur le bureau. Chez la prostituée, c'est pareil. Il existe beaucoup d'analogies. D'un côté, on se défoule par le corps ; de l'autre par la parole. L'argent transite et représente une frontière qui rappelle que la pratique de la psychanalyse et celle de la prostitution sont des métiers. Des deux côtés, les sentiments sont donc proscrits. La prostituée évite tout rapport amoureux avec ses clients. Quant au patient, il peut avoir des sentiments pour son psychanalyste, mais ils ne doivent pas être vécus dans la vie. Ils sont être analysés.
Avez-vous effectué un travail de documentation par rapport au monde de la psychanalyse et à celui de la prostitution ?
Sincèrement, non. C'est un milieu que je connaissais un peu, car j'ai moi-même suivi une analyse. Par ailleurs, je connais pas mal de psychanalystes dans la vie. J'ai connu des call girls qui travaillaient autrefois pour Madame Claude (qui tenait, dans les années 1960-1970, une institution très luxueuse à Paris, ndlr). Certaines de ces femmes possédaient une licence, une maîtrise, voire un doctorat. Elles étaient très belles, très élégantes et avaient une connaissance fine de la psychologie humaine. J'ai eu l'occasion de discuter avec certaines d'entre elles. Par ailleurs, j'habite du côté de Pigalle donc je suis amenée à côtoyer des prostituées plus populaires.
Comment Bouli a-t-il travaillé son rôle de psychanalyste ?
Je n'en sais rien. Je suis assez dirigiste, mais je ne cherche pas à savoir comment les acteurs travaillent leur rôle ? Je déjeune simplement avec eux, je les mets à l'aise et on échange un certain nombre de choses concernant les personnages. À travers les costumes et les décors, mine de rien, beaucoup de choses se dégagent. Avec Isabelle Huppert, on n'a jamais parlé de psychologie. J'ai fait énormément de séances d'essayage avec elle.
Quel est le message que vous avez souhaitez transmettre dans Sans queue ni tête ?
Quand je commence un film, je ne pense pas en termes de message. Je souhaite avant tout raconter une histoire. Je pense en termes d'humanité, de plaisir. Plus j'avance dans ce métier et plus je me rends compte que le plaisir est la politesse de l'auteur à l'égard du public. Je pense que les spectateurs doivent éprouver du plaisir. Il en existe plusieurs formes. Il y a le plaisir qu'on leur donne en les faisant sourire, il y a celui qu'on leur donne en tentant de réaliser un film intelligent et enfin, il y a l'émotion. Dans Sans queue ni tête, j'espère que les trois existent. L'intelligence reste au niveau des dialogues, qui peuvent être crus mais jamais vulgaires. J'y tiens beaucoup. Le plaisir renvoie aussi au rire, à l'incongruité, à la surprise.
Concernant les acteurs, comment s'est effectué votre choix ? Aviez-vous les noms dès l'écriture du scénario ?
Pas du tout. Je n'écris jamais pour les acteurs, car c'est très compliqué de savoir quand on va faire son film. Si on commence à penser à des acteurs, on n'est pas sûr de les avoir – surtout si ce sont des stars – au moment où l'on souhaite réaliser le film. De plus, je trouve que ce n'est pas intéressant pour eux. Généralement, les comédiens n'aiment pas trop que l'on écrive pour eux parce qu'à partir du moment où on le fait, on s'inspire de ce qu'ils sont. Or, pour un acteur, ce qui est extrêmement réjouissant, c'est de se déplacer.
Oui, comme Bouli Lanners qui joue, pour le coup, un rôle très inattendu. Comment se sont passées les rencontres avec les acteurs ?
Je connaissais Isabelle depuis très longtemps. On n'a jamais eu l'occasion de travailler ensemble, mais la collaboration s'est très bien déroulée. Je pense que nous avons quelque chose en commun : le côté rigoureux. On n'essaie pas de devenir amies, on travaille. C'est à travers le travail qu'une complicité se noue. Quant à Bouli, au départ, il hésitait un peu mais je suis parvenue à le convaincre de camper ce rôle.
Alice Bergerac et Xavier Demestre, les deux personnages principaux, sont arrivés à un moment de leur vie où les doutes les submergent. Ils ont envie de changer de métier ou, du moins, la manière dont ils l'abordent. Pourquoi n'ont-ils pas connu de véritable histoire d'amour ?
Il naît quelque chose par cette rencontre. Je trouve que le cinéma tourne beaucoup trop autour des rencontres amoureuses, des adultères, etc. J'estime que ce qui se passe là est plus intéressant que de faire fusionner les deux personnages.
Dans le film, Alice Bergerac reçoit ses clients dans un hôtel et leur offre la mise en scène qu'ils souhaitent. De la midinette à la sadomasochiste en passant par la femme au foyer. D'où sont nées ces situations ?
Ce sont des typologies classiques. Dans les années 50, je me souviens des revues américaines où l'on voyait des femmes comme celles de chez Hitchcock. Lorsqu'Isabelle joue la femme au foyer avec ses bigoudis, elle me fait penser à Eva Marie Saint. Avec ma costumière, on a confectionné tous les costumes. De la jupe rouge à petits cœurs jusqu'au fichu en toile de couleur en passant par la petite ceinture blanche.
Comment s'est déroulé le repérage ?
Ça a été difficile. Dans un premier temps, j'avais écrit le film pour Paris. Il a fallu trouver des décors au Luxembourg qui conviennent. En réalité, on a tourné huit jours à Paris, deux semaines à l'hôpital psychiatrique du Beau Vallon, à dix kilomètres de Namur, et quatre semaines au Luxembourg.
Pourriez-vous dire un mot de la musique du film ?
Elle a été écrite par André Mergenthaler. Je l'ai rencontré presque par obligation parce qu'on avait des financements luxembourgeois et qu'il faut accueillir, dans la partie artistique, un certain nombre de personnes. Au début, on n'est jamais très content de rencontrer quelqu'un par obligation financière. Il y a plusieurs compositeurs au Luxembourg, mais Jani Thiltges, mon producteur, m'a conseillé ce musicien. Cela a été une merveilleuse rencontre. Mergenthaler est très doué. C'est un compositeur et un violoncelliste de grand talent.
Propos recueillis par Sébastien Varveris
Octobre 2010
Sébastien Varveris est journaliste indépendant

