Le film raconte deux histoires parallèles qui sont amenées à se rejoindre : d'une part, la lassitude d'Alice (Isabelle Huppert), prostituée quadragénaire en quête d'autre chose, et d'autre part l'égarement de Xavier (Bouli Lanners), psychanalyste dont le mutisme et l'impassibilité conduit à la rupture conjugale. Le reproche de l'épouse de Xavier semble coïncider avec le discours du film : la psychanalyse est une imposture et le psychanalyste un trompeur qui ne fait que vendre, à un prix exorbitant, sa présence somnolente. Il est à ce titre intéressant que Jeanne Labrune cite dans certains entretiens l'ouvrage polémique récent du philosophe Michel Onfray (publié cependant après l'écriture du scénario). Dans Le crépuscule d'une idole, Onfray réfute le caractère scientifique de la psychanalyse et l'assimile à un processus qui fonctionne sur la crédulité des patients. C'est à partir de cette idée que Sans queue ni tête fonctionne par analogie : une analogie entre la psychanalyse et la prostitution, entre les patients et les clients, entre le problème psychique et le vide affectif, entre la confession et le fantasme. Que ce soit à propos des séances de psychanalyse ou de prostitution, Jeanne Labrune tente de mettre en scène l'inefficience du traitement et la facticité des dispositifs.
Mais, alors qu'il y avait matière à poser des questions de cinéma – la psychanalyse au (ou du) cinéma étant un problème très analysé dans les études cinématographiques – le film se contente d'élaborer un discours relativement rigide et catégorique, qui sonne plus comme une démonstration que comme une approche intelligente et originale de ce rapport entre la séance de psychanalyse et la séance de prostitution, rapport qui constituait pourtant une idée de départ assez prometteuse. Au-delà des analogies formelles entre les deux pratiques, mises en scène et en parallèle par un montage presque éducatif (le fauteuil, le lit, les préparatifs, la manière de régler la note), Jeanne Labrune semble oublier de problématiser un autre niveau : celui du spectateur, assis lui aussi dans son fauteuil, en situation de sous-motricité, « en proie » à l'éventuelle facticité de son « interlocuteur ».

Ce serait peut-être, ceci dit, en demander trop à un film qui se veut dès le départ assez léger, plutôt humoristique, voire burlesque. Mais dans la mesure où, comme elle l'avance, Jeanne Labrune tente de traiter un sujet qu'elle estime grave, il semble nécessaire de questionner les moyens qu'elle utilise, qui restent en l'occurrence des moyens classiques mis au service d'un énoncé globalisant. C'est dans ce sens que le film se dirige : vers une gravité qui affecte complètement le ton initial, mais qui en même temps se charge d'un caractère sérieusement persuasif, faisant abstraction des nuances et remises en question que l'humour a pu apporter, notamment par la présence inédite de Bouli Lanners (qui, précisément, disparaît abruptement à la fin) dans le rôle du psychanalyste : un rôle d'autant plus réussi qu'il ne correspond absolument pas à l'image de l'acteur et qui permet ainsi au film de littéralement se décaler.
C'est bien dans ce décalage que se formule une question de cinéma (ou plutôt de théâtre en l'occurrence) : le jeu d'acteur. Alice et Xavier font des métiers où il est question de mise en scène et de construction du personnage : dans le cas de la prostitution, c'est explicite, puisqu'Alice est amenée, en fonction de ses rendez-vous, à se déguiser et à jouer des rôles conformes aux fantasmes de ses clients. L'analogie entre prostitution et psychanalyse vise au final à conférer à celle-ci la construction scénique de celle-là : c'est-à-dire à montrer qu'une séance de psychanalyse, aussi, suppose que le psychanalyste endosse un rôle, et qu'il soit catégorisé comme illusionniste passif plutôt que thérapeute. Cette problématique paraît intéressante, notamment parce qu'elle se trouve au centre de débats relativement récents. Mais Jeanne Labrune semble moins se soucier de problématiser le débat que d'exposer sa vision, constituée d'anecdotes parfois amusantes et dirigée vers une thèse qui rejoint celle d'Onfray : si la psychanalyse doit jouer un rôle, c'est un rôle psychothérapeutique dans le traitement des maladies mentales. Le vide affectif, l'épuisement et la lassitude n'ont pas besoin d'une écoute professionnelle, mais d'un autre type d'écoute : c'est à cette question que le film tente de répondre.
Abdelhamid Mahfoud
Octobre 2010
Abdelhamid Mahfoud est étudiant en cinéma. Il commence une recherche doctorale.
À lire, ci-après : Entretien avec Jeanne Labrune, par Sébastien Varveris
Bande annonce : http://www.youtube.com/watch?v=UX_j9G6oyko

