Penser l’indépendance : le programme culturel. Entretien avec M.E. Mélon

Le programme culturel (pièce de théâtre, photographies, films) de l'événement « Penser l'indépendance » a notamment été pensé et agencé par les soins du professeur Marc-Emmanuel Mélon, chargé de cours au département des Arts et Sciences de la Communication à l'ULg, où il enseigne le cinéma et la photographie. Il a également enseigné le cinéma en République Démocratique du Congo. C'est l'occasion de revenir sur la place de l'image dans le débat universitaire ainsi que sur la question de l'indépendance, posée ici du point de vue de la production artistique.

 

On peut remarquer dans le programme qu'il y a des films qui précèdent une conférence et d'autres qui sont proposés en soirée. Comment a été pensée la programmation culturelle ?

L'idée première de ce programme, c'est d'abord de parler du Congo d'aujourd'hui ; pas de commémorer la décolonisation, encore moins la colonisation. Donc de montrer des images (des spectacles de théâtre ou de cinéma, des photographies) qui nous parlent du Congo et de mettre cela en rapport avec les thématiques des conférences tant que faire se peut (cela n'a pas toujours été possible). Il s'agit en tout cas de permettre au public de découvrir des images et des problématiques qui soient différentes de celles que les médias nous servent tous les jours et qui réduisent en général le Congo aux problèmes de la guerre dans le Nord-Kivu, aux femmes violées ou à la mauvaise gouvernance. Le Congo, c'est autre chose que cela, c'est ça que nous voulons d'abord et avant tout montrer.

C'est ensuite l'idée de montrer le plus souvent possible des productions locales : des photographies, un spectacle de théâtre et des films réalisés par des Congolais. Le programme comprend aussi des films qui n'ont pas été réalisés par des Congolais, notamment des films réalisés par des anciens étudiants de notre département. Mais la priorité a été d'abord de montrer des films et des photographies réalisés par des Congolais. Pourquoi ? Parce qu'il est très difficile de photographier et de filmer au Congo. Ça l'est encore plus quand on est blanc. Les Africains eux-mêmes, quand ils en ont les moyens, rencontrent pas mal de difficultés aussi, mais ils peuvent se rendre dans des endroits où les blancs ne vont pas ; et surtout, ils regardent leur pays avec un regard qui n'est pas celui des blancs, et donc montrent des réalités du Congo qui sont d'une grande importance, mais qui sont oubliées ou omises en général par les médias occidentaux. C'est là-dessus qu'on voulait insister.

Montrer un film avant la conférence permet d'introduire le sujet, mais aussi de rendre visuellement concrets les problèmes qui vont être abordés dans le cadre de cette conférence. Ensuite, on peut prolonger la réflexion sur l'état actuel du Congo par les projections ou le spectacle de théâtre qui se donne en soirée.

 

Lors de la rentrée académique, l'Université de Liège a « honoré l'image », en remettant les insignes de Docteur honoris causa à un certain nombre d'artistes. C'était notamment une manière de réaffirmer qu'il est possible de penser par l'image, et que les productions artistiques occupent une place de plus en plus importante dans la recherche universitaire. Dans cette optique, quel rôle joue la programmation culturelle que vous avez élaborée ? Comment participe-t-elle au débat ?

Le programme s'intitule « Penser l'indépendance ». Ce titre globalise et les conférences et la programmation culturelle qui les accompagne. Il s'agit bel et bien pour nous de donner à penser, dans un premier temps. Les images exposées, les films programmés ou le spectacle de théâtre donnent avant tout à penser sur la question de l'indépendance réelle du Congo d'aujourd'hui, c'est-à-dire une indépendance qui ne peut se penser qu'en termes d'interdépendance et même, dans un certain nombre de cas, de dépendance. Cette réflexion-là est également à l'œuvre dans certains films qui sont programmés, notamment dans le dernier film Lobi (Hier/Demain) et dans le spectacle de théâtre qui inaugure le cycle et qui est une réalisation belgo-congolaise intitulée Traits d'Union, dans lequel douze jeunes proposent de réfléchir sur une nouvelle relation entre la Belgique et le Congo. Le petit film Escale à Kinika peut être vu comme une allégorie de la situation actuelle du Congo dans son ensemble. C'est un film qui nous montre l'état des routes, et en particulier d'énormes camions qui appartiennent à des ONG et qui sont embourbés complètement sur les mauvaises routes du Congo. Autour de l'opération qui consiste à les tirer de là, le cinéaste a filmé les chauffeurs et les convoyeurs et a enregistré leurs conversations, leurs regards ironiques sur la situation. On constate d'emblée que tous ces gens qui sont dans la boue jusqu'aux genoux établissent d'eux-mêmes un lien entre leur situation très concrète et une situation globale, qui est celle du Congo en général, et même du Congo dans ses relations avec l'Europe. Le film en lui-même prend une dimension universelle qui nous touche tous - tous les Congolais et tous les Belges - quant à la situation actuelle du Congo et quant à ce que nous pouvons y faire. C'est bel et bien un film qui pense la relation belgo-congolaise, qui pense la question de l'indépendance du Congo et de son interdépendance avec le reste du monde.

 

Vous avez enseigné le cinéma au Congo. Qu'en est-il de l'indépendance de la production artistique, et cinématographique plus particulièrement ?

Nous assistons pour l'instant, depuis quelques années (cinq ou six ans, tout au plus) à l'émergence d'une production cinématographique locale, c'est-à-dire non plus des films qui sont produits en Europe par des Congolais expatriés, mais des films qui sont produits sur place par de petites structures avec des cinéastes (qui généralement n'ont pas reçu de formation) qui utilisent les moyens d'aujourd'hui (des petites caméras numériques) et se lancent dans la réalisation de petits films sur toutes sortes de problèmes de la vie quotidienne des Congolais. Ce sont ces films que nous montrons, pour souligner justement qu'il y a là l'émergence d'un cinéma nouveau. Ce cinéma, très exactement, a pris son indépendance. Il se libère, grâce aux moyens numériques, des lourdeurs inévitables de la production de films 35mm pour se prendre en charge avec de petits moyens et pour dire ce que les autres ne disent pas. Nous assistons à l'autonomisation d'une production locale - modeste bien sûr - constituée essentiellement de films documentaires, mais aussi de fictions. Et cela, c'est une situation que je n'hésite pas à comparer à celle de l'Italie en 1944, c'est-à-dire lorsque ce pays sortait de la Deuxième Guerre Mondiale complètement ruiné et où des cinéastes (qui eux avaient une formation) ont utilisé les moyens du bord pour décrire la situation sociale et économique de l'Italie de l'époque. C'est à peu près le même phénomène qui se passe aujourd'hui, mais au Congo.

 

Pensez-vous qu'à l'issue de la programmation pourrait apparaître un écart entre notre rapport à l'image et le rapport des Congolais à l'image ?

Le rapport des Congolais à l'image, je ne peux pas répondre à cela. Pour cette raison : les images en question sont produites avec des technologies actuelles, mises au point en Europe (photographie, cinéma, vidéo), et dont les Congolais se servent remarquablement bien. Ce qui m'intéresse dans cette production, c'est un regard différent sur des réalités différentes de celles que montrent les médias occidentaux. Mais je ne pense pas pour autant que les Congolais aient un un rapport à l'image qui soit globalement ou anthropologiquement différent du nôtre. Leur rapport à l'image n'est plus lié à la culture traditionnelle ; c'est clairement une utilisation d'une image telle qu'on la pratique dans le monde entier, mais qui est utilisée à des fins différentes : montrer ce que les autres ne montrent pas. C'est cela, pour moi, le plus important.

Propos recueillis par Abdelhamid Mahfoud
Octobre 2010

 

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