30 minutes dans le cadre pour sortir des cadres
0021© Michel Houet Ulg - Sujet = PA Fortier

3e jour. Dimanche 5 septembre, 12h30, les cloches de la Cathédrale amorcent leur carillonnement. Sous les rayons d'un soleil de fin d'été, un homme entre dans un cadre tracé à même le sol. Cet homme, c'est Paul-André Fortier, chorégraphe québécois, qui présente pour la 3e fois consécutive son solo aux badauds, curieux et spectateurs. Le principe de ce « solo 30x30 », c'est offrir 30 minutes de danse contemporaine, au cœur d'une ville pendant 30 jours à 12h30, avec pour seule musique, la mélodie urbaine.

Après avoir investi des mégalopoles comme Montréal ou New York, Liège est la 13e ville que Paul-André Fortier choisit comme décor de son spectacle urbain. Il explique : « Aujourd'hui, c'était la troisième représentation et je suis toujours en train de découvrir l'espace qui m'entoure. Il me faut d'ailleurs généralement cinq représentations pour prendre mes repères par rapport à l'architecture, au lieu, aux bruits... Mais je dois vous avouer que je viens de danser un mois à New York, qui est une ville très bruyante, je dirais même insupportablement bruyante et du coup, danser à Liège me permet de retrouver une forme de silence. C'est très apaisant de danser ici, même si le silence est toujours un silence urbain. »

La danse au cœur de la ville, à même le bitume, il n'en fallait pas plus pour que le projet s'inscrive parfaitement dans l'optique « briser les carcans » et séduise ainsi les organisateurs de l'événement Liège Métropole Culture 2010. Rodrigo Albea, du Théâtre de la Place nous explique « Le projet de Liège Métropole Culture voulait inviter les artistes et le public à investir de nouveaux lieux, à se mélanger et à découvrir. Un projet comme celui-là entre parfaitement dans l'optique puisque le but est d'offrir un spectacle de danse contemporaine à tous, que ce soit 30 minutes ou 2 secondes, que ce soit aux spectateurs ou aux passants. Pour trouver le lieu idéal, Paul-André Fortier a parcouru la ville dans tous les sens et plusieurs fois, et son choix s'est finalement arrêté sur la Place Cathédrale qui est apparue comme le cœur de la ville. »

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Briser les carcans pourrait également comporter quelques risques et choisir de prendre pour scène un carré de bitume pourrait rendre le danseur vulnérable aux pièges de la ville. « Je ne peux pas dire que laisser le danseur faire son spectacle en pleine rue soit dangereux, du moins en ce qui concerne Paul-André Fortier. Il a une extraordinaire expérience des villes puisqu'il a exécuté son solo plus de 360 fois et il dit que ça se passe toujours bien. » nous confie Rodrigo Albea. Le danseur, lui, sait qu'il est exposé mais considère que la difficulté d'une telle représentation est ailleurs : « Je dirais que ce qui est difficile, c'est de rester concentré pendant une demi-heure malgré l'agitation qu'il y a autour de moi. » explique le chorégraphe. « Il y a, par exemple, des gens qui traversent l'espace. Je le sais, je le perçois mais je sais aussi qu'il y a une équipe autour et que si je suis en danger, ils vont intervenir. Mais le tout est de pouvoir rester concentré, sinon, je ne pourrais pas danser. Alors, c'est vrai, je suis exposé mais les spectateurs sont exposés aussi. Ils se voient entre eux et je les vois. Je vois les gens qui sourient, les gens qui ont des gros points d'interrogation dans les yeux, je vois des émotions, je vois de l'indifférence... Habituellement au théâtre, on est tous assis dans le noir, dans le même sens. Ici, les gens regardent leur vis-à-vis qui me regarde comme s'ils légitimaient leur position. De plus, je sais très bien qu'en solo, on ne regarde pas toujours le danseur (ce serait presque insupportable de regarder une personne de pied en cap pendant 30 minutes). On regarde donc ses pieds, sa tête, ses fesses, son dos, puis on regarde les autres spectateurs, la ville, l'architecture, on entend des choses que l'on n'a jamais entendues, on redécouvre un espace que l'on connait mais que l'on ne voit plus ... C'est tout ça le spectacle. »

Et c'est également ça l'œuvre de Paul-André Fortier. Reconnu comme l'un des chefs de file de la création contemporaine au Québec et au Canada, le chorégraphe, qui vient de fêter ses 60 ans, est réputé pour la recherche et le renouvellement de ses créations mais aussi son désir de dépassement. « La plus grande contrainte d'une série de représentations comme celle-là, c'est la gestion de la fatigue. Je sors de 30 jours à New York et je dois apprendre à composer avec ça. Mais c'est le travail du danseur de gérer cette fatigue qui s'installe. On s'imagine toujours que les gens qui sont en représentation sont dans une espèce d'état de grâce ou partis dans un ailleurs, ce n'est pas vrai. Il y a bien sûr des moments intenses, mais danser reste notre travail. Par exemple, ici le sol est assez irrégulier et je dois être très attentif à mes mouvements, je dois essayer de ne pas mettre le pied dans les trous... je suis donc en train de travailler et me dois de rester concentré. »

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À côté de ce dépassement de soi, Paul-André Fortier, auteur de plus de 40 chorégraphies, ne peut s'empêcher de parler du plaisir que procure ce type de représentations : « Ce qui est très jouissif dans la réalisation de cette série de 30 jours, c'est la liberté et l'absence de contraintes. Les gens sont libres de s'arrêter, de ne pas s'arrêter, de venir pour ça ou de ne pas venir, de revenir tous les jours s'ils le veulent. Moi j'adore danser, alors je préfère le faire pendant 30 jours au milieu d'une place publique que de faire 3 soirs dans un théâtre et de ne plus danser pendant un mois. Là, je fais le plein ! Et le type de spectacle défend aussi l'idée du partage. Aujourd'hui, on a oublié le concept de partage. J'ai un savoir-faire qui est danser et j'ai envie de partager ce savoir-faire avec les gens qui ont envie de le partager avec moi et c'est ça mon plus grand bonheur. Ils n'ont pas fait la démarche de venir me voir mais ils sont là et m'offrent leur présence. Ils me font du bien et moi, j'espère leur faire du bien. Aujourd'hui, on a perdu ce sentiment : il faut réserver les places, il faut que la critique soit bonne,... l'art doit être vivant et on en a tous besoin, on a tous des savoir-faire et il faut les partager. »

Vincianne D'Anna
Septembre 2010

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Vincianne D'Anna est journaliste indépendante

 


 

Photos ci-dessus © ULg - Michel Houet

Infos pratiques :

RDV tous les jours, jusqu'au samedi 2 octobre, à 12h30 place Cathédrale à Liège pour partager ce spectacle gratuit avec le Théâtre de la Place et Liège Métropole Culture 2010.

Concours photo : Photographiez  Paul-André Fortier ! Règlement du concours sur le site du Théâtre dla Place

Vidéo amateur :  Les quelques premières secondes du spectacle :