Les élites bourgeoises du 19e siècle ont levé le voile sur le savoir. Depuis, en deux siècles, cette volonté de sensibiliser le peuple aux sciences n'a jamais perdu de sa vigueur... que du contraire. Une histoire passionnante, retracée par l'exposition « Partager le savoir ».
Tout commence quand le comité Sluse tombe sur une série d'ouvrages de vulgarisation scientifique du 19e siècle. Une richesse pour tout historien ou bibliophile qui se respecte. L'organisation d'une exposition sur ces beaux livres est alors envisagée. Mais au fur et à mesure que les pages jaunies et rongées par les années sont parcourues, c'est toute une idéologie de lutte contre l'obscurantisme de l'Ancien Régime qui est mise en lumière. « Ces ouvrages s'unissent dans l'effort probablement nouveau dans l'histoire d'instruire l'ensemble de la population. À savoir les "gens du monde", dont les dames, les enfants, le monde rural et les ouvriers, développe Geneviève Xhayet, directrice adjointe du Centre d'histoire des sciences et des techniques de l'ULg. Mais la volonté d'instruire la masse populaire n'est pas la seule vocation de la vulgarisation scientifique d'alors. La première finalité de cette démarche est avant tout de faire connaître les sciences et de les intégrer dans une culture encore classique et littéraire. Il y a également une volonté d'attirer les jeunes vers la science. » Il est en effet important de souligner que l'apparition de ces ouvrages coïncide avec l'avènement de la Révolution Industrielle. Le train à vapeur, le télégraphe... une série d'inventions sans fin qui doit être alimentée par des cerveaux nouveaux pour, de fil en aiguille, s'émerveiller encore et encore devant les innovations presque magiques que permettent l'érudition et la recherche scientifique.
Une conscience nouvelle du peuple, voici donc le point de départ de ce long voyage dans le temps plus que dans l'espace. « Les pièces exposées proviennent principalement du bassin liégeois ou de Verviers, confie l'historienne. Simplement parce que les documents dont nous disposons sont essentiellement locaux, mais aussi parce que la région s'est révélée pionnière dans ce souci d'éduquer les masses populaires. C'est explicable par le fait que, très tôt, Liège a été un centre intellectuel. Dès le début du 19e siècle, Liège dispose d'une université et d'une bourgeoise libérale importante, progressiste, qui aura influencé ce mouvement. Mais l'étude de notre région est une première amorce de la recherche. Nous souhaitons étudier d'autres thématiques et appréhender d'autres régions ».
L'exposition remonte donc jusqu'à la vulgarisation d'aujourd'hui. Se croisent des ouvrages enseignant la « Chimie des demoiselles », des « Conseils aux ouvriers » ou encore des « Entretiens sur la physique », professés par Maître Pierre, dit 'le savant du village', questions de physique destinées, donc, au monde rural. Des théories à l'époque nouvelles, comme le darwinisme, partagent les vitrines avec un guide du tourisme consacré au barrage de la Gileppe. Des sujets aussi variés que les connaissances du 19e siècle, encadrés par des panneaux explicatifs retraçant les différents courants et les multiples idéologies cachées derrière la transmission du savoir (les vulgarisations libérale, socialiste ou catholique sont décortiquées et resituées dans le contexte de l'époque). L'exposition propose également une série de jouets datant du 20e siècle, comme une maquette d'avion Meccano ou la miniature d'une machine à vapeur. Des tracts, des affiches annonçant des conférences et des brochures d'époque viennent compléter la collection, chacun témoignant à sa manière de l'effervescence et de la passion émergente pour les sciences. Trois associations de vulgarisation scientifique (P.A.R.I, Hypothèse et Espaces botaniques) auront également un stand pour proposer leurs activités. Espaces botaniques expliquera comment nous passons des plantes aux drogues. Parallèle intéressant avec l'exposition puisqu'il y est montré comment la vulgarisation aura également servi à instaurer une hygiène de vie et des conseils de santé, en enseignant les méfaits de l'alcoolisme, par exemple.
D'un dogme à un autre
Aujourd'hui, la vulgarisation a toujours pour vocation d'apporter une culture au grand public et d'inciter les jeunes à étudier les sciences. Elle est toutefois pensée autrement. Peut-être moins naïvement. La vulgarisation scientifique est donc, à l'époque, un fruit de la pensée des lumières, et sert à lutter contre l'obscurantisme. Elle est mue par une volonté humaniste d'instruire les masses populaires. Seulement, on s'émerveille devant les prouesses de la science, et elle devient LA seule solution d'avenir. « En effet, les scientifiques avaient le sentiment de détenir le savoir et de le transmettre à des gens qui ne l'avaient pas. La méthode se voulait ludique, amusante, distrayante. Mais sur le fond, le savoir était imposé. On n'enseignait pas l'esprit critique et rien ne laissait entendre que le savoir pouvait être relativisé voire contredit. Le savoir scientifique remplaçait en quelque sorte le dogme religieux. Mais chaque famille de pensée avait sa petite idée de la science et les arrière-plans idéologiques n'étaient pas absents ».
Une réflexion historique riche, agrémentée par une multitude d'archives, qu'il est intéressant de découvrir lors de cette exposition, qui sera ouverte au public du 29 avril au 27 mai à la salle d'expositions de l'Embarcadère du Savoir, quai Van Beneden.
Philippe Lecrenier
Avril 2010
Philippe Lecrenier est journaliste, diplômé de l'ULg en information et communication à finalité presse écrite et audiovisuelle.
Photos © ULg-Michel Houet 2010
Contacts : Tél: 04/366.94.79, courriel : G.Xhayet@ulg.ac.be

