Une petite fille contemple sa main droite, une main qui sait tout et fait tout d'elle-même. Un père et un fils s'affrontent près d'une bergerie avant de s'entretenir tranquillement devant un feu de branchages. Une ballerine de pacotille court sur un fil imaginaire dans les rêves d'un petit garçon. Telles sont les premières images qui interpellent le lecteur des vint-cinq nouvelles de Giuseppe Dessi, publiées en 1957 et rééditées en 2009 chez Ilisso Edizioni, Nuoro.
Le décor est celui de la Sardaigne profonde, un monde entre fantaisie et réalité. Une fleur de magnolia s'éveille et embaume avant de laisser choir son premier pétale. Une jeune femme blonde impulsive cherche dans une fuite illusoire à échapper aux contraignants rites ancestraux. Une farce d'enfant tourne mal et condamne la sœur aînée. L'angoisse des cauchemars et des fièvres précède le bonheur des journées tranquilles.
Autant d'images le plus souvent décryptées par des regards d'enfants, autant d'histoires brèves qui peu à peu dessinent un décor de villages perdus, de vieilles penchées sur l'âtre, de bergers barbus égorgeurs d'agneaux, de familles agglomérées dans des bâtisses, de voyages chez des tantes lointaines et de mensonges que les enfants ne supportent plus. L'auteur entraîne le lecteur dans le dédale des ruines nuragiques d'un pays d'ombres et de fantômes. Un homme, allongé dans l'herbe aux côtés de sa jeune épouse, passe du doute à la félicité. Des femmes défilent dans les rues de Norbio mais on ne saurait dire si elles sont maîtresses ou servantes, leur beauté se consume dans leur discrétion, dans la simplification monacale du blanc et du noir qui rappelle l'habit des hirondelles. Noirs sont aussi les vêtements et les chaussures de la malheureuse qui pend aux branches d'un amandier en fleur pendant que les franges de son foulard de soie se sont enroulées autour de la corde. Le chasseur de tourterelles, étourdi par les senteurs sylvestres de l'automne, délaisse son fusil et rentre bredouille, content comme un gamin, content comme le petit vendeur de la quincaillerie, qui contemple la campagne fleurie à travers les fenêtres ouvertes, et en oublie sa cliente. Une jeune servante rencontre sur la colline un berger et ses chèvres. Des gamins jouent avec leur chien dans la cour. Un charron, un peintre et un poète réalisent enfin, mais pour la seule fois de leur existence, la roue, le tableau ou le poème parfaits dont ils rêvent. On apprend que l'or enfoui se transforme en charbon si celui qui le découvre n'en était pas le destinataire. Dans un village antique un artiste dessine des nus de femmes fluides comme les nuages. Un soir de neige s'ébauche un dialogue impossible entre une cantatrice française et un admirateur de l'endroit.
Trois ou quatre nouvelles se déroulent à Rome. Le lecteur y retrouve un enfant aux prises avec deux ecclésiastiques noirs dans un commerce de pantoufles, puis un automobiliste au volant d'une voiture de sport sur la route d'Ostie, lequel ne comprend pas que les grains de temps que l'on gagne en dépassant les autres voitures sont bien plus dangereux que l'alcool au volant. Un père achète, pour son petit garçon, la clepsydre qu'il n'a jamais osé se payer auparavant et la dépose sur son bureau. Ce père parle à son fils de l'âme collective des animaux. Il attend le moment où l'enfant grandira et comprendra à son tour ce que lui sait depuis longtemps. Le héros de la dernière nouvelle, guérisseur malgré lui, tend les mains sur le ventre gonflé d'une petite fille en bredouillant quelques mots de grec mais l'auteur ne nous dit pas si la petite malade guérira.
On peut parler d'intériorité, de réminiscences crépusculaires, de connivence avec les choses, avec la nature et avec les saisons. Les nouvelles, toujours brèves, sont faites avant tout d'impressions, de suggestions et de souvenirs. Elles sont rarement dramatiques, à part le récit de la désespérée pendue à l'amandier rose ou l'évocation de l'épidémie de choléra à la fin du siècle dernier.
Dans une note biographique, Anna Dolfi rappelle que des lectures philosophiques et littéraires désordonnées avaient conduit l'auteur adolescent au bord de la folie et que celui que Gianfranco Contini a appelé « Il Proust sardo » était obsédé par le thème du temps de la mémoire et de l'autobiographie. Dans son introduction Luciano Curreri situe La ballerina di carta à mi-chemin entre la première et la seconde partie de la vie de Giuseppe Dessì, comme une étape, un moment de réflexion dans sa production littéraire. Il décrit la « quête philosophique » de l'auteur. À propos de la rencontre de la servante et du berger (La ragazza nel bosco), il parle d'une « sorte d'ascension ontologique jouée entre le visible et l'invisible. ... Plus que de voir, il s'agit d'être ».
Ce recueil ravira ceux qui seront sensibles à l'évocation d'une île rude mais belle et qui se laisseront envoûter par l'atmosphère intimiste toute en nuances des récits de Giuseppe Dessì.
Willy Burguet
Avril 2010
Willy Burguet est auditeur libre en faculté de Philosophie et Lettres de l'ULg.

