Lauréat du Prix Pulitzer en 1980 pour son essai scientifique, Gödel, Escher, Bach: les brins d'une guirlande éternelle, Douglas Hofstadter, né le 15 février 1945 à New-York, fils du Prix Nobel de Physique 1961 Robert Hofstadter et spécialiste en sciences cognitives, vient le 21 avril donner une conférence à 20 heures à l'Université de Liège intitulée Des histoires sur l'analogie et la traduction.
« Dès mon plus jeune âge, je me suis posé des questions sur ce qu'était mon esprit et, de fil en aiguille, sur la nature de tous les esprits. Je me revois en train d'essayer de comprendre la façon dont j'échafaudais des calembours, élaborais des idées mathématiques, commettais des fautes de grammaire ou de vocabulaire, dont me venaient de curieuses analogies, et ainsi de suite. Je me demandais l'effet que ça ferait d'être une fille, d'avoir une autre langue maternelle, d'être Einstein, un chien, un aigle, voire un moustique. » 1 L'étude de la conscience et du « je » est donc, pour Douglas Hofstadter, une « passion » — c'est lui qui le dit — remontant à l'enfance. Cet intérêt se voit encore renforcé lorsque l'on découvre que sa petite sœur âgée de trois ans est mutique et incapable de comprendre ce qu'on lui dit. Ce drame familial le conduit à consulter des livres de vulgarisation sur le cerveau humain, le forçant « pour la première fois à considérer les bases matérielles de la conscience ». Quelques années plus tard, il imagine, autour de notions comme le vivant, l'humain et le conscient, un dialogue entre deux philosophes contemporain baptisés Platon et Socrate (sans aucun lien avec leurs ancêtres grecs). Sa théorie, qu'il ne cessera d'approfondir, est que la conscience n'est qu'« une sorte de mirage », même si elle se perçoit elle-même sans croire qu'elle en est un.
À 27 ans, après avoir découvert les théories du mathématicien et logicien autrichien Kurt Gödel, il écrit son œuvre maîtresse Gödel, Escher, Bach: les brins d'une guirlande éternelle (appelé couramment GEB et publié en 1969), qui connaît un succès inattendu, poussant de nombreux étudiants à s'intéresser aux domaines de l'informatique et de l'intelligence2. Il examine la structure commune aux théorèmes d'incomplétude de Gödel, aux réalisations en boucle du graveur néerlandais Maurits Escher (et notamment le tableau intitulé Mains dessinant) et aux compositions musicales en canon typiques de Bach, arrivant au constat que Gödel, Escher et Bach ne sont « que des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale ». Nous rendant intelligibles des similitudes cachées entre des domaines aussi variés que la biologie, la psychologie, la physique ou la linguistique, il observe que tout langage, tout programme d'ordinateur, tout processus de pensée, lorsqu'il s'exprime à propos du lui-même, crée une structure comparable aux miroirs se réfléchissant à l'infini.
Le livre, qui alterne chapitres théoriques et dialogues entre personnages imaginaires (et notamment l'Auteur lui-même) imitant un morceau de Bach, tourne autour de la notion d'autoréférence, c'est à dire la propriété, pour un système, de faire référence à lui-même. Pour écrire ses dialogues, le physicien a donc dû, à chaque fois, « traduire » la musique du compositeur allemand. Le dernier chapitre, un dialogue jouant sur un grand nombre d'idées contenues dans l'ouvrage et intitulé Ricercar à six voix en référence à la fugue la plus complexe de l'Offrande musicale de Bach qui porte ce titre, offre un bel exemple de cette transposition. Pour que l'imitation littéraire de ce « canon verbal » soit la plus juste possible, il lui a fallu trouver une suite de phrases contenant à chaque fois le même mot dont le sens varie. En anglais, ce terme est « grounds ». En français, « programme ». Les cinq personnages symbolisant un instrument de musique (plus un sixième sur écran) entrent en scène en lançant : « Je n'ai que faire d'un tel programme », ce dernier mot renvoyant à autant de réalités différentes.
En 2007, suite à la commande par deux philosophes d'un texte pour une anthologie, il écrit un nouveau livre sur « les âmes, le soi et la conscience », Je suis une boucle étrange, sa « tentative la plus achevée de cerner la condition humaine ». Que voulons-nous dire quand nous prononçons le mot « Je » ? La pensée peut-elle naître de la matière inanimée ? C'est à ces questions que répond cet ouvrage qui, se référant souvent à la propre expérience de son auteur et évitant le discours jargonnant, propose d'utiliser le concept de « boucle étrange » pour décrire notre conscience. Il le fait par un mélange de réflexions et de jeux d'esprits, jeux de mots ou analogies loufoques. Il veut ainsi toucher un public plus large que celui des spécialistes. Travaillant depuis plus de trente ans avec des étudiants, que ce soit à l'université Indiana (où il dirige le Centre de Recherches sur les Concepts et la Cognition - FARG) ou à celle du Michigan, lui qui se définit comme une sorte de « spécialiste de la pensée sur la pensée » en est venu « à conclure avec une quasi-certitude que nous pensons toujours en traçant des parallèles entre les choses provenant de notre passé et que nous communiquons le mieux en usant abondamment d'analogies et de métaphores, en évitant les abstractions, en ayant recours à un langage terre-à-terre, très simple, concret, et en parlant directement de nos propres expériences. » Il se définit d'ailleurs lui-même comme « quelqu'un dont les idées sont tout sauf « dans les nuages », quelqu'un de terre-à -terre au point d'en être gêné ».
Douglas Hofstadter a épousé en 1985 Ann Carol Brusch décédée huit ans plus tard d'une tumeur au cerveau. Son ouvrage Le Ton Beau de Marot : Éloge de la Musique de la Langue, paru en 1997, dont l'un des thèmes est la perte sa femme par ailleurs traductrice de poèmes de Clément Marot, est dédié à leurs deux enfants (et non traduit en français).
« Je suis quelqu'un qui a un pied dans le monde des arts et lettres et l'autre dans celui de la science », constate encore ce scientifique hors du commun qui a lui-même créé des œuvres reposant sur un concept qu'il a baptisé ambigramme. Ce mot désigne « un objet mi-texte mi-graphique qui permet à un mot ou une phrase après déformation de ses caractères (mais pas trop, pour rester lisible), d'être lu depuis différentes symétries. Les plus courants fonctionnent avec une rotation de 180° ».
Hofstadter a enfin donné son nom à une loi, évidemment autoréférentielle : « Cela prend toujours plus de temps qu'on croit, même en prenant en compte la loi de Hofstadter. » En d'autres termes : il est pratiquement impossible d'évaluer le temps nécessaire à l'accomplissement d'une tâche complexe.
Michel Paquot
Avril 2010
Michel Paquot est journaliste indépendant.
1 Préface à l'édition français de «Je suis une boucle étrange», Dunod, 2008 2 Publié chez Dunod en 2000, réédité en 2008
Conférence de Douglas Hofstadter : Des histoires sur l'analogie et la traduction
le 21 avril 2010 à 20 heures
à la Salle académique de l'Université de Liège, place du 20-Août.
Entrée libre.

