Le pianiste belge et compositeur de jazz Charles Loos ouvrait, fin novembre 2009, le Festival de Musique Européen qui se tenait à Hanoï, la capitale vietnamienne. Nous avons suivi pendant quelques heures ses premiers pas au pays de l'Oncle Ho.
Hanoï, Viêt Nam. À une heure de l'après-midi, le Minh's Jazz Club - l'un des rares, dans ce pays emporté par la fièvre du karaoké - n'annonce nulle part qu'il reçoit à la sauvette, tous néons éteints, le pianiste bruxellois Charles Loos. Un peu débraillé et assommé par le voyage, l'artiste vient d'échouer dans une ruelle besogneuse et indifférente. Il s'arrache un sourire poli pour saluer Quyen Thien Dac, le saxophoniste qui l'accueille pour une brève répétition. Tous les deux ont en commun d'être gradués de la Berklee School of Music de Boston. Une référence. C'est là que Charles Loos a étudié l'orchestration et la composition jazz alors qu'il n'avait encore que vingt ans : en 1972, aux côtés de feu Pierre Van Dormael. « Ces grandes écoles formatent les étudiants. C'est la raison pour laquelle je refuse désormais de donner cours ».
Hello Viêt Nam
Loos, dont c'est le premier séjour au Viêt Nam, doit ouvrir par un bref concert de son cru le Festival Européen de Musique, créé en 2001 par plusieurs ambassades et l'agence Wallonie-Bruxelles (W.B.I.) détachée à Hanoï. Personnalité-phare de cette soirée qui rassemblera, dans une francophilie très affichée, les citadins bien comme il faut de la capitale et une foule d'expatriés endimanchés, Loos y reprendra quelques compositions personnelles, comme Le temps de la nuit. Sans omettre quelques standards, du bon Duke Ellington à l'inévitable Feuilles d'automne.
Surtout, il doit accompagner Tran Mai Hanh, une jeune étoile de la scène viêtnamienne, sur Bonjour Viêt Nam, écrit par Marc Lavoine pour la voix veloutée de la Bruxelloise d'origine viêtnamienne Pham Quynh Anh. Tout comme dans la diaspora vietnamienne, c'est devenu un hit au pays de l'Oncle Ho, au point peut-être d'avoir intégré le patrimoine national. « Je ne connais pas du tout », confesse pourtant le pianiste en haussant les épaules. Un blasphème. Mais on ne s'en offusque pas longtemps. Car en répétition, lorsque Quyen Thien Dac insiste pour interpréter une composition de son hôte, « sur laquelle beaucoup de musiciens se sont cassé les dents », celui-ci la lui réécrit à main levée et de mémoire, sur un coin de scène. Loos impressionne.
Il ne verra rien du pays, de l'agitation invraisemblable de sa capitale et de la bigarrure de ses paysages. Lorsque nous le retrouvons le lendemain dans un clinquant complexe où il donne une conférence de presse, le Belge avoue, après un « Oufti, ça va ? » en clin d'oeil, qu'il a annulé toutes les visites prévues en matinée, faute d'avoir pu fermer l'oeil la veille. Ce jour-là, l'entretien se déroule en compagnie de sept jeunes journalistes locales : dans ce pays largement socialiste, qui persiste à centraliser l'information, la profession semble dévolue à la gent féminine, à qui l'on réserve aussi des carrières rangées dans les administrations et derrière le comptoir des banques. Loos est introduit, en français et en vietnamien, par une traductrice tirée à quatre épingles : le speech, presque protocolaire, est aussi presque dithyrambique, qui arrache un sourire modeste au pianiste lorsqu'il entend dire que « son style est inimitable ». Loos explique qu'il absorbe les styles « comme une éponge », influencé tantôt par la musique sérieuse, tantôt par des instrumentations exotiques. Surtout, citant Jules Renard, il fait remarquer à quel point il tient à ce que la musique soit « claire et accessible, tout en étant intéressante techniquement. Qu'elle parle à l'esprit et aux sens. C'est bien de faire de la recherche, mais je préfère ceux qui ont trouvé ». Mais le pianiste, plus à l'aise dans le rôle du « vieux sage », aime avant tout accompagner: « C'est plus obscur, mais primordial : j'aime ça ».
Mercy, Mercy, Mercy
Rapidement, la conférence de presse prend quelques accents comiques, dignes des scènes les plus décalées du Lost In Translation de Sofia Coppola.
Ainsi, Loos lâche, en se forçant un peu, les titres de quelques morceaux qu'il interprétera lors du concert d'ouverture : « Je ne sais pas encore ce que je vais jouer. De toute manière, le jazz reste une affaire d'interprétation. Je reprendrai au moins : 'De rien, de rien, de rien'. » Un jeu de mots en clin d'oeil au tube des sixties Mercy, mercy, mercy. Un rire isolé éclate : le sien. L'auditoire vietnamien, lui, reste de marbre et la traductrice rougit d'embarras. De longues explications précipitées n'y changeront rien, personne n'a compris.
Plus tard, on demande ce que veut dire Peccadille, titre que Loos a donné à une de ses compositions. « C'est un petit péché, tout petit » tente-t-il de clarifier. Le concept est étranger à la culture locale - l'effet tombe à plat.
Temps de la nuit
Le soir de la représentation, les jeunes journalistes se rassemblaient, comme entre copines, au balcon du Youth Theatre. La plupart découvraient le jazz pour la première fois, dans une petite salle austère, aux couleurs du drapeau national. Sur place, quelques cameramen s'affairaient au milieu des embrassades : l'événement, placé sous le patronage du Ministère des Sports et de la Culture, sera évoqué sur plusieurs chaînes de télévision.
Après la minute protocolaire, Loos entrait alors calmement en scène, tout sourire, dans son col Mao (!). La scène était saturée d'une lumière blanchâtre de supermarché : on comprenait alors qu'en dépit du talent des musiciens, de l'accent délicieux de la jeune Mai et du Jardin d'hiver de Henri Salvador, il manquerait à cette soirée d'ouverture l'ambiance feutrée et enfumée des petits clubs de jazz.
L'atmosphère qu'il aurait fallu au Temps de la nuit .
Patrick Camal
Mars 2010
Patrick Camal est étudiant en 2e année de master en Information & Communication, finalité spécialisée en Journalisme.

