Enfin, tandis que la plupart des éditeurs et développeurs vont chercher leur inspiration dans d'autres œuvres graphiques comme la peinture ou la bande dessinée, certains plongent dans la soupe primitive du jeu vidéo. C'est le cas de Rez, basé sur un univers de fils de fer et de polygones, comme ceux utilisés lors du développement des modèles de jeu. À ces formes et couleurs correspondent des sons spécifiques, formant lors du jeu une symphonie visuelle, non sans rappeler l'œuvre d'un Kandinsky qui recherchait une musicalité des formes.

Rez, United Game Artists, 2002
Rez, United Game Artists, 2002. |
Transverse Line, Kandinsky, 1923 |
Darwinia part lui aussi des origines du jeu vidéo, de ces ancêtres qu'étaient Space Invaders et autres, mais les exploite de manière plus poussée. Si c'est bien une esthétique ancienne qui inspire le projet, avec des personnages formés de gros pixels verts apparents dans un univers polygonal, elle est cependant remaniée pour être plus agréable à l'oeil, notamment par des couleurs complexes. Ainsi, ce jeu d'Introversion Software, sorti en 2006, s'inspire des jeux vidéo eux-mêmes. Néanmoins, si Darwinia le fait de manière globale, des jeux comme No More Heroes utilisent aussi d'évidents pixels. Dans ce dernier cas, cela participe à la construction d'un personnage collectionneur de figurines articulées et fans de jeux vidéo.

C'est peut-être là, par la réflexivité du jeu sur lui-même, qu'un tournant s'amorce dans son histoire. De jeu, de divertissement, il se fraie un chemin vers le monde de l'art où, par l'utilisation de ses caractéristiques les plus basiques telles que le pixel ou le fil de fer, il se fait mode d'expression et de composition artistiques.
Darwinia, Introversion Software, 2006 |
Space Invaders, Taito, 1978 |
En plus des graphismes des jeux vidéo en eux-mêmes, d'autres éléments sont inspirés de l'art graphique. C'est le cas des jaquettes et des univers créés, qui jouent également un rôle dans le processus de naturalisation du phénomène culturel qu'est le jeu vidéo.
L'exemple type en est Ico, développé par Sony en 2002. Dès la jaquette, élément qui attire en premier le regard du joueur dans les rayons ou dans les catalogues de publicité, l'amateur ne peut s'empêcher de remarquer la ressemblance avec des œuvres de Giorgio De Chirico ( Mystère et mélancolie d'une rue, 1914 - voir une illustration ici). Cette ressemblance habitera d'ailleurs toute l'œuvre par l'univers créé empli de solitude, où un jeune garçon se bat contre des ombres dans une forteresse rendue silencieuse par l'absence de musique au profit du seul bruit du vent se perdant dans l'édifice gargantuesque.
Mystère et mélancolie d'une rue, Giorgio De Chirico, 1914 |
Ico, Sony, 2002 |
Du jeu à l'art, naturellement
Ainsi, le pixel art, mouvement artistique récent et encore peu unitaire, se caractérise, comme son nom l'indique, par l'utilisation du pixel comme unité de base. De là, le pixel peut soit se concrétiser par des fresques, sculptures, peintures ou autres, loin de l'illusion de la profondeur; soit par l'utilisation de la 3D isométrique qui explore cette possibilité.
L'imposition volontaire d'une restriction telle que l'utilisation de figures monochromatiques aux contours simples pourrait brider les artistes, mais cela leur permet au contraire de canaliser leur imagination sur des œuvres nouvelles. De plus, si c'est le jeu vidéo qui a inspiré la contrainte matérielle que ces artistes se posent, les modèles sont eux aussi souvent repris de l'univers vidéo-ludique.
En ce qui concerne les réalisations imitant la 2D, l'exposition 8 bits boy de Artizarnal, qui s'est déroulée en mars 2007 dans la galerie du magasin Artoyz de Paris, en est une importante illustration. En effet, on pouvait y découvrir des dessins, peluches ou boîtes de jeu d'un certain Eight bits boy dont serait inspiré le personnage de Mario. C'est autour de cette histoire bien entendu fausse que l'artiste présente ses œuvres4.
Autre événement marquant, les installations des artistes du Project Blinkenlights6 se mettent en place d'abord à Berlin le 11 septembre 2001 sur la Haus des Lehrers. Suit un an plus tard Arcade, à Paris, sur un immeuble de la Bibliothèque nationale de France. Enfin, leur dernière installation fut placée en octobre 2008 sur l'hôtel de ville de Toronto au Canada. Le principe même de ces installations est celui d'un énorme écran composé d'une multitude de loges pouvant s'éclairer et reliées à un ordinateur sur lequel est créée la séquence lumineuse. De nombreuses animations ainsi projetées font d'ailleurs référence aux jeux vidéo comme Pong ou Pac-Man.
De l'ordre de la sculpture, le Low Res Man de Thomas Broome est, dès son titre, inspiré du pixel, tout comme par le choix d'un matériau composé d'une construction de petits cubes de couleurs.7
Autre preuve de leur naturalisation progressive : les jeux vidéo marquent d'autres arts. Ainsi, on retiendra dans le domaine de la bande dessinée le très populaire « Kid Paddle » de Midam dont de nombreuses planches sont remplies par les mésaventures d'un personnage de jeu.
En ce qui concerne la mode, un t-shirt de Sehubabe par Thomas Dedry revendique l'amour pour le pixel, mais ce phénomène est bien plus global. Pour preuve, il suffit de jeter un œil aux collaborations de Gola avec Eboy, pour cette chaussure par exemple.
Né dans des centres de recherche, le jeu vidéo a su se diffuser très largement parmi toutes les tranches de la population et toutes les classes sociales. Pour ce faire, il a eu et a d'ailleurs toujours recours notamment à l'art graphique et aux représentations visuelles déjà instituées. S'installant lentement dans la culture collective, certains jeux s'inspirent alors de l'esthétique visuelle des premiers temps de leur propre histoire. Cette réflexivité n'est pas sans influencer à son tour l'art contemporain, pour un phénomène dans la lignée du pop art. Là où la ménagère de moins de cinquante ans pouvait voir exposée une boîte de soupe Campbell, la génération des vingt à trente ans rencontre dans des expositions ses propres références culturelles, les jeux vidéo, par le pixel art.
Des laboratoires aux musées en passant par les salles d'arcardes ou nos salons, le jeu vidéo a su s'imposer comme un fait culturel des plus influents. Par l'emprunt notamment à des esthétiques déjà reconnues et institutionalisées pour se légitimer lui-même comme un art, le divertissement vidéoludique se fait peu à peu une place dans les musées et dans les cérémonies officielles. À titre d'exemple, certains créateurs de jeux ont reçu, en France, le titre de chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. C'est le cas notamment de Shigeru Miyamoto (Mario, Zelda, Donkey Kong), Peter Molyneux (fondateur de Bullfrog et Lionheads Studio) ou encore Hideo Kojima (Metal Gear).
David Otten
Mars 2010
David Otten est étudiant en 3e année de bachelier en Information et Communication.
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