La destruction des livres comme liens mémoriels

L'histoire de la destruction des livres et de leurs lieux de conservation, les bibliothèques, colle intimement à celle de l'humanité. Deux livres récents viennent le rappeler, Histoire universelle de la destruction des livres par le Vénézuélien Fernando Baez et Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques du Français Lucien X. Polastron.

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« C'est une erreur fréquente que d'attribuer les destructions de livres à des hommes ignares, inconscients de leur haine. Après douze années d'étude, je suis arrivé à la conclusion que, plus un peuple ou un homme est cultivé, plus il est disposé à éliminer des livres sous l'influence de mythes apocalyptiques. » Parce qu'il a appris à lire dans la bibliothèque publique de son village en Guyane vénézuélienne où il passait ses journées, Fernando Baez est resté profondément attaché aux livres, horrifié « du plus loin [qu'il se] souvienne » par leur destruction. Et la vision, en mai 1992, des cendres de la Vijecnica, l'immense bibliothèque de Sarajevo pilonnée trois jours durant par l'armée serbe un mois auparavant, lui a été tellement insupportable qu'il s'est lancé dans une entreprise aussi vaste qu'ambitieuse: raconter, depuis que l'homme est homme, l'histoire du saccage des livres. « Le livre, écrit-il, est une institution de la mémoire en vue de la consécration et de la permanence » et, dès lors, « la pièce-clé du patrimoine culturel d'une société ». « Je dis et je crois que le livre n'est pas détruit en tant qu'objet physique, poursuit-il, mais en tant que lien mémoriel, c'est-à-dire comme l'un des axes de l'identité d'un homme ou d'une communauté. »

 

 

De l'Irak à l'Irak

C'est en Mésopotamie, à Sumer (sud de l'Irak actuel), que sont apparus les premiers livres de l'humanité, probablement entre 4100 et 3300 av. J.C. Ils ont été détruits en raison du matériel utilisé - de l'argile -, de désastres naturels ainsi que par la violence de l'homme. Ce qui fait dire à Baez que « la preuve de la naissance des livres est également celle de leurs premières destructions. » Quelque cinq mille ans plus tard, dans la même région du monde, à Bagdad, la Bibliothèque nationale a été pillée puis incendiée sous les regards indifférents des soldats américains. Entretemps, des milliers de bibliothèques ont été ravagées en tous points du globe, soit par la main humaine, soit suite à des catastrophes naturelles, tels des inondations, tremblements de terre, incendies, dans un rapport chiffré par Baez respectivement de 60% et 40%.

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L'auteur s'attarde sur la destruction, à la fin du 4e siècle, de la bibliothèque d'Alexandrie, dont les causes ne sont pas définitivement établies. Sur la dispersion un millénaire plus tard, par Soliman le Magnifique, de celle de l'ancien roi de Hongrie, Mathias Corvin. Sur le ravage de la bibliothèque du Congrès des États-Unis par les troupes britanniques en 1814, en représailles à l'incendie de la bibliothèque de York perpétré par les soldats américains l'année précédente. Le 20e siècle n'est pas en reste avec la Guerre d'Espagne, le conflit sino-japonais ou le nazisme. La Belgique a elle-même été à plusieurs reprises la cible des biblioclastes. La bibliothèque de Leuven, fondée en 1426 et qui accueillit Érasme, Jansénius, Mercator ou Vésale, fut incendiée à l'aube des deux conflits mondiaux, le 25 août 1914 (300 000 volumes, 800 incunables, 1000 manuscrits anéantis) et en mai 1940 (900 000 livres, 800 manuscrits et 200 éditions anciennes détruits). La bibliothèque de Tournai subit également des dommages importants. Et l'on estime à 120 000 le nombre d'ouvrages volés par les troupes allemandes.

Biblioclastes en ex-Yougoslavie

Dans ce tragique panorama, la guerre en ex-Yougoslavie occupe hélas une place de choix. Outre les bibliothèques de Sarajevo, Vukovar, Dubrovnik ou Mostar, des dizaines d'autres érigées dans cette région balkanique ont été totalement ou partiellement détruites par les Serbes : 195 en Croatie, 188 en Bosnie, 65 au Kosovo. « La précision des bombardements n'était pas un hasard », écrit Polastron qui rappelle que les troupes de Karadzic ont également rasé l'Institut oriental renfermant des milliers de manuscrits de langues diverses. « Parce que, précise-t-il, dans ses armoires se trouvaient non seulement une trace d'occupants non serbes et un symbole de coexistence mais surtout la preuve que pendant des siècles d'innombrables Slaves s'étaient laissés convertir à l'islam et avaient vécu paisiblement en  Bosnie. »

Baez élargit son propos en rappelant les innombrables persécutions, censures et attaques dont furent victimes les auteurs de livres au fil des siècles, de « l'hérétique » espagnol Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour ses ouvrages attaquant l'idée de la Trinité et niant la prédestination, à Salman Rushdie victime d'une fatwa pour ses Versets sataniques en 1989. Et il n'oublie pas tous les États qui, au long de l'histoire, furent sous le joug de dictatures et d'occupations militaires ou victimes de fanatismes religieux ou culturels.

L'homme n'est pas le seul responsable de ces dévastations, les catastrophes naturelles ont aussi leur part de responsabilité. Et principalement les incendies. L'essayiste vénézuélien mentionne celui de Londres en 1666 (resté 

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mystérieux) et de l'Escurial cinq ans plus tard, du Harvard College (1764) et des bibliothèques universitaires de Turin (1904), de la bibliothèque publique de Los Angeles en 1986 et de l'Académie russe des sciences en 1988. De prestigieuses collections de livres périrent aussi dans des naufrages, des inondations (plusieurs États américains en 1937, Prague en 2002), des tremblements de terre (San Francisco en 1906) ou des ouragans (1998 au Nicaragua).

Fernando Baez, enfin, recense les principaux « ennemis naturels des livres », ces différentes espèces d'insectes bibliophages dont Horace déplorait déjà la présence. Cicéron, de son côté, regrettait que son exemplaire de La République de Platon ait été rongé par une souris et, au 18e siècle, la bibliothèque de Westminster connut de graves pertes suite à une invasion de rats. À ce sujet, on peut signaler la récente traduction de Firmin, le premier roman d'un Américain de 65 ans, Sam Savage, dont le héros et narrateur est un rat vivant sous une vieille libraire de Boston. Ce « grignoteur de livres » est aussi un lecteur amoureux des mots et un érudit convaincu que chaque ouvrage possède un goût propre.

 


 

Fernando Baez, Histoire universelle de la destruction des livres, Fayard, 2008, 527 pages, 28 €
Lucien Xavier Polastron, Livres en feu. Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques, Denoël, 2004. Edition revue et augmentée chez Folio essais, 2009, 543 pages, 9,10 €
Sam Savage, Firmin, traduit de l'Américain par Céline Leroy, Actes Sud, 202 pages, 18 €

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