La destruction des livres comme liens mémoriels

Montée des eaux à l'ULg

Septembre 1944 et mai 2008 sont deux dates noires pour les collections de livres de l'Université liégeoise. En cause : l'eau, génératrice dommages difficiles à réparer. Petit rappel des faits.

« Notre Bibliothèque se classe immédiatement après le Bibliothèque Royale en importance et en richesse. C'est la seule en Wallonie : sa perte eut été un désastre irréparable », déclare en décembre 1947 Madame J. Gobeaux-Thonet, bibliothécaire en chef de l'Université de Liège, lors d'une allocution reprise par l'historien et professeur émérite de cette Université, Jacques Stiennon, dans son texte « Comment furent sauvés la Bibliothèque de l'Université et ses trésors artistiques en septembre 1944 ». Une partie des livres et manuscrits de l'Université, mais aussi des gravures, tableaux et œuvres d'art ont été effectivement dégradés au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Si, contrairement à ce qui s'est passé à Louvain, par exemple, la Bibliothèque n'a subi ni dégâts ni vols pendant le conflit, ses richesses ont néanmoins failli être anéanties par l'eau.

À la veille de la guerre, les collections de la Bibliothèque étaient dispersées en trois lieux, dont les caves de l'ancienne Banque Liégeoise où se trouvaient notamment logés, depuis 1936, les séminaires de philologie classique, germanique et d'histoire ainsi que la bibliothèque de la Faculté de Droit et l'École supérieure de Commerce. Ce déménagement avait été rendu obligatoire lorsqu'en février 1933, on s'était aperçu que le premier étage de la Bibliothèque installée place Cockerill menaçait de s'écrouler.

Malheureusement, cette ancienne banque jouxtait la Centrale téléphonique de Liège que les Allemands ont détruite puis incendiée la nuit de la Libération de la ville. L'eau déversée par les pompiers sur le bâtiment en feu s'est infiltrée dans les sous-sols mitoyens, envahissant ses caves, tout en ravageant l'École de commerce. « En une nuit, rappelle la bibliothécaire, toute une salle vit ses livres se couvrir de moisissures, de longs fils d'argent, féériques, mais destructeurs. » Quant aux 60 000 thèses « classées à même le sol faute de rayonnages », elles furent extraites de leur bain et installées « dans un séchoir improvisé ».

Et même les trésors de la Bibliothèque, ses incunables, autres manuscrits et objets précieux enfermés dans un « caveau » épargné par l'eau, ont été contaminés par « les spores provenant de cette infâme végétation cryptogamique » suite aux allées et venues de ceux qui transportaient les quelque 400 000 volumes, 25 000 estampes et les milliers de manuscrits vers le bâtiment central de l'Université, les ouvrages les plus gravement atteints étant traités sur place.

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Inondations de mai 2008

Soixante-quatre ans plus tard, la bibliothèque universitaire a dû, une seconde fois, affronter l'ennemi aqueux. « Le 29 mai 2008, se souvient Cécile Oger, responsable des fonds anciens et de la conservation de la Bibliothèque Générale de Philosophie et Lettres de l'ULg, suite à des pluies torrentielles, la situation a été exceptionnellement grave sur la colline du Sart Tilman avec éboulements, glissements de terrain et fortes coulées de boue. Situées dans les niveaux inférieurs, les bibliothèques ont été touchées, laissant très peu de temps pour agir. »
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Sur les deux millions d'ouvrages, peut-être plus, que compte l'Université, très peu furent détruits lors de ces inondations grâce à la rapidité de l'intervention. Seuls des textes relativement peu importants ont dû être jetés, de même que des doubles ou des documents dont existent des copies ou de faible intérêt scientifique.

Protégé dans une salle du bâtiment central au centre-ville, le très précieux fonds patrimonial, qui comporte notamment un grand nombre de manuscrits et incunables, n'a pas été touché. Mais de très nombreux livres ont été atteints, soit directement par les eaux, soit de manière indirecte, en étant soumis à des conditions de température et d'humidité exceptionnellement défavorables, qui ont conduit à un développement rapide de moisissures et champignons.

« Lorsqu'un ouvrage est mouillé, la première urgence est de le congeler, explique Paul Thirion, directeur général du Réseau des Bibliothèques. Cette opération doit impérativement être réalisée dans les 48 heures. L'avantage de la congélation est multiple: les champignons ne peuvent se développer, la dilution des encres est interrompue et cela laisse le temps de mettre en place les meilleures procédures de séchage possibles dans des conditions optimales. . L'autre avantage de la glace est de créer un minuscule espace entre les pages qui, ne se touchant plus, ne collent pas entre elles. Pour éviter toute dégradation supplémentaire, le séchage se fait par lyophilisation, pratique qui consiste à faire passer l'eau de l'état de glace à l'état gazeux sans passer par l'état liquide. Ensuite, tous ces documents lyophilisés ainsi que tous ceux qui ont été attaqués par les champignons doivent être décontaminés puis dépoussiérés individuellement de manière à éliminer tous les résidus organiques qui constitueraient sinon un terrain propice à une nouvelle infestation. Toutes ces opérations sont lourdes et vont prendre beaucoup de temps, surtout la dernière, le dépoussiérage, car le nombre d'ouvrages à traiter est extrêmement important. On se situe dans une échéance de 5 à 7 ans. »

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Pour combattre les moisissures, rappelle Cécile Oger, « le seul traitement réellement efficace qui garantit l'innocuité sur l'ouvrage et permet de traiter des gros volumes, est un traitement à l'oxyde éthylène, un gaz extrêmement dangereux, cancérigène. ». C'est pourquoi le traitement doit impérativement être effectué par des firmes spécialisées.

« Les livres sont, d'une manière générale, agressés par des agents naturels, poursuit Paul Thirion : des conditions inopportunes en termes d'humidité et de température, les insectes, les champignons, tout ce qui détruit le papier si on n'y prend garde. En soi, le temps qui passe provoque déjà la destruction d'un certain nombre de papiers. Afin de faire face à toutes ces contraintes et d'essayer de conserver au mieux les documents pour les générations futures, nous avons mis en place différentes procédures de traitement d'urgence, de décontamination, et nous avons élaboré un vaste plan de remise en ordre des conditions de conservation de nos livres. »

Michel Paquot
Mars 2010

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Michel Paquot est journaliste indépendant.

 

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