Les musées sont-ils encore nécessaires au 21e siècle ? Tout ce patrimoine mis à la disposition du public par son exposition représente un capital non négligeable, dont la vente ou la cession est quelquefois considérée comme un possible ballon d'oxygène pour des institutions en difficulté. Plusieurs pays s'apprêtent donc à autoriser leurs musées à se séparer de leurs chefs-d'œuvre. Le principe d'inaliénabilité qui coulait de source naguère semble aujourd'hui céder à la loi du marché.
Le Landerneau des musées belges bruissaient ces dernières semaines d'une rumeur offusquée : le roi allait vendre des chefs-d'œuvre à Londres. Et de ressortir les vieux étendards du patrimoine national bradé et les grands principes d'inaliénabilité. Dans le même temps, on déplaçait à grand frais huit chefs-d'œuvre des collections d'un musée liégeois pour les exposer dans une foire commerciale, la BRAFA - Brussels Antiques and Fine Arts Fair, en bon français - une des principales foires d'antiquités d'Europe.
N'est-il pas étonnant que l'on s'indigne de ce qu'un collectionneur privé ou plutôt ses héritiers ─ car il s'agit du Prince Alexandre récemment décédé et non du roi - mettent en vente quelques tableaux et qu'on s'honore de voir un important musée communal faire la promotion d'un haut lieu du marché de l'art ? Cette apparente confusion résulte d'un mélange des genres, d'une distorsion de la notion de patrimoine et d'une mécompréhension du principe d'inaliénabilité qui lui est lié. Un collectionneur n'exerce pas d'action patrimoniale, il peut vendre et acheter comme bon lui semble, à la différence d'un musée. C'est par les collectionneurs et pour eux que le marché de l'art existe. L'inaliénabilité s'applique aux musées, pas aux collectionneurs et elle n'a pas pour objectif de protéger un « patrimoine national ».
Le concept de patrimoine est apparu à la Révolution, à peu près en même temps que le musée et ce dernier s'est vu attribuer d'emblée un rôle central dans la préservation du patrimoine mobilier : assurer sa conservation et sa mise à la disposition de la Nation par l'exposition. C'est cette mission qui fonde, de manière implicite, le principe de l'inaliénabilité de ses collections. À la vérité, rares sont les pays où une loi interdit à un musée de vendre ou d'aliéner des pièces de ses collections. Non, que cette pratique soit souhaitée ou même simplement tolérée, mais le principe semble aller tellement de soi que personne, jusqu'à très récemment, n'avait jugé utile de le spécifier. En outre, lorsqu'il s'agit de collections appartenant à l'État, elles sont protégées au même titre que les autres biens de l'État.
À quoi bon conserver ces collections qui dorment dans les réserves des musées et occupent de coûteux espaces, entend-on souvent dire ? Pourquoi garder ces objets et ces œuvres médiocres, qui n'intéressent personne puisqu'on ne les expose pas ? Observons d'abord que lorsqu'un musée ─ cas rarissime, heureusement ─ met une œuvre sur le marché, c'est généralement une œuvre importante, seule susceptible de rapporter beaucoup d'argent en une seule vente. Faut-il rappeler le cas de La famille Soler de Picasso que la Ville de Liège a envisagé de vendre, voici une trentaine d'années, au plus fort de la tourmente financière, cette même famille Soler exposée aujourd'hui à la BRAFA, et achetée en 1939 lorsque les Nazis liquidaient les œuvres d'art « dégénéré » (selon eux) ? L'inaliénabilité est le garant de la pérennité des collections muséales qu'elle protège justement contre les lubies des responsables politiques et des conservateurs et contre les changements du goût, qui ont fait disparaître tant de chefs-d'œuvre sous l'Ancien Régime. À la différence des collections privées, les collections patrimoniales sont cumulatives, enregistrant ainsi l'histoire du goût. Qui peut affirmer que tel mouvement, tel style aujourd'hui décrié ne sera pas remis à l'honneur dans quelques décennies ? Qui aurait pensé que les grands tableaux historiques du 19e siècle, abhorrés au 20e, seraient aux cimaises du Musée d'Orsay ? Sans l'inaliénabilité des collections du Louvre où elles se trouvaient, ces œuvres auraient sans doute disparu.
Un vent nouveau - un vent mauvais ? - souffle sur les musées. La Fondation Guggenheim prend des airs de multinationale et ouvre des filiales un peu partout. La marque « Louvre » est vendue à l'encan à un prince arabe. Les sponsors s'immiscent de plus en plus dans la gestion scientifique et culturelle des musées, choisissant les thèmes des expositions ou orientant la politique d'acquisition. Ce mimétisme entrepreneurial fait fi des caractéristiques propres du musée, dont la collection est vue comme un simple actif à valoriser financièrement. C'est particulièrement clair dans le projet Louvre Abou Dabi. L'intention proclamée est de créer un nouveau musée universel et de poursuivre ainsi, dans le contexte élargi de la mondialisation, la mission séculaire du Louvre. Sous le couvert de ce noble objectif, qui a tout d'un alibi, il s'agit en fait d'un grand marchandage entre l'émir Al Nahyan et sa famille qui dirige - qui possède, plutôt - ce lopin de sable et ses réserves pétrolières, et la République française, laquelle encaisse 800 millions d'euros en livrant, en échange, le nom et les collections du Louvre et d'autres grands musées nationaux. Cette aliénation temporaire - le nom Louvre est cédé pour trente ans, les collections pour dix - s'inscrit dans le contexte plus large de l'érosion des principes fondateurs du musée.
Ainsi, au lieu de fixer par un texte légal le principe de l'inaliénabilité des collections muséales, c'est tout le contraire qui se produit : plusieurs pays ont pris ou s'apprêtent à adopter des dispositions qui autorisent les musées à vendre ou à se dessaisir de leurs collections. Certes dans des conditions restrictives mais cette initiative seule suffit à mettre à bas le principe et à compromettre l'existence du musée. En 2000, les Pays-Bas ont, les premiers, réglementé le Deaccessioning, autorisant les musées nationaux à aliéner les pièces de leur collection jugées non pertinentes. La « lettre de mission » du Président Sarkozy à la ministre de la culture de l'époque, Christine Albanel, demandait à cette dernière de mettre en œuvre des mesures pour autoriser la vente ou la cession de pièces par les musées. Il s'agissait en particulier de supprimer, dans la loi de 2002 sur les musées, l'article qui déclarait inaliénables les collections des musées labellisés « Musée de France ». Le Rapport Rigaud, rédigé à la demande du Sénat, a souligné de façon radicale l'incompatibilité d'une telle mesure avec la philosophie du musée et la jurisprudence constante depuis la création du Musée du Louvre. L'intention de Sarkozy a été rangée aux oubliettes. Chez nous, un projet de loi est en discussion au niveau fédéral depuis de nombreux mois pour permettre aux musées fédéraux (les grands musées à Bruxelles) d'aliéner les pièces de leurs collections jugées inutiles. Cette initiative de la ministre Sabine Laruelle a provoqué de multiples réactions, dont l'organisation d'une journée d'étude sur cette question par le Musée royal de Mariemont, rencontre dont les actes viennent d'être publiés. Deux instances d'avis de la Communauté française, le Conseil du Patrimoine culturel mobilier et le Conseil des Musées, ont émis à l'unanimité un avis réaffirmant la nécessité du principe de l'inaliénabilité des collections muséales.
Ces évolutions ─ on pourrait parler de dérives ─ reflètent la mercantilisation accélérée d'une société marquée par ailleurs par l'omniprésence des médias et de l'événementiel qui semble rendre obsolète la mission patrimoniale des musées, qui s'inscrit, elle, dans la durée. Ces évolutions posent, je le crains, la question de l'existence même du musée. Celui-ci est-il encore nécessaire au 21e siècle ? Résistera-t-il à la toute puissance du Marché, qui s'est placé au-dessus des lois et des États ? Peut-être après tout l'idée - fruit des Lumières ─ de protéger le patrimoine et de le mettre à la disposition du plus grand nombre « pour son éducation et sa délectation », peut-être, cette idée là est-elle obsolète ?
Musées à vendre ? Cette question, c'était le titre d'un colloque organisé en 1988 à l'Université de Liège par Pierre-Yves Kairis. Vingt ans plus tard, force est de constater que le point d'interrogation n'est plus de mise.
André Gob
Février 2010
Références : André GOB, Des musées au-dessus de tout soupçon, Paris, Armand Colin, 352 p., 2007. André GOB, « Le Louvre Abou Dabi », dans Questions internationales, 42, 2010 (à paraître). Pierre-Yves KAIRIS (éd.), Musées à vendre ? La politique des musées à Liège : bilan et perspectives, Liège, CIPL, 72 p., 1989. François MAIRESSE, L'inaliénabilité des collections de musée en question, Musée r. de Mariemont, (monographie n° 19), Mariemont, 161 p. 2009. Jacques RIGAUD (avec le concours de Claire LANDAIS), Réflexions sur la possibilité pour les opérateurs publics d'aliéner des œuvres de leurs collections. Rapport remis à Christine Albanel, Ministre de la Culture et de la Communication, Paris, janvier 2008 (disponible en-ligne sur le site du ministère français de la Culture : http://mecenat.culture.gouv.fr/pdf/documentation/rapport/Rigaud2008.pdf). Il est remarquable que ce rapport figure sous la rubrique « mécénat » !

