La Valeur de la science. Pourquoi évaluer la recherche ?

 

Posant un regard sur sa propre trajectoire dans le domaine des sciences (astro)physiques, Jean Surdej, professeur à l'Université de Liège, interrogeait pour sa part l'évolution des conditions de travail du chercheur, qui, dans certains cas, découragent les nouvelles recrues. Dénonçant notamment la lourdeur administrative qui, dès le doctorat, s'abat sur les chercheurs, M. Surdej en appelait également à une évaluation transparente et éloignant au maximum les conflits d'intérêt, en encourageant le recours – prévu par la réforme du F.N.R.S. – à des experts étrangers (sans préciser toutefois quelles instances participeraient idéalement à l'élection de ces experts), et insistait sur l'importance du caractère positif de cette évaluation (qui devrait viser l'amélioration des dossiers incomplets, et encourager les bons candidats).

Bibliothèque de droit

Jean-Pierre Jaspart, ingénieur et professeur en sciences appliquées à l'ULg, revenait quant à lui sur la différence entre la recherche fondamentale et sa récupération par les entreprises. Insistant sur la mission anticipatrice de la recherche, M. Jaspart soulignait l'importance de la prise en compte de cette caractéristique souvent négligée : si l'évaluation est, par la force des choses, nécessairement tributaire du contexte dans lequel elle s'inscrit, les évaluateurs doivent pouvoir tenir compte de la relativité de l'ici-maintenant et, quelquefois, s'en départir. M. Jaspart illustrait cette prise de position en prenant l'exemple d'un dossier de recherche sur la robustesse des matériaux, jugé inintéressant au seuil des années 2000, mais obtenant comme par miracle un financement après les attentats du 11 septembre 2001.

L'après-midi s'ouvrait par la conférence de Claire Lemercier, centrée sur le cas particulier de l'évaluation des revues. Nuançant une position qui consisterait à rejeter en bloc les informations bibliométriques, Mme Lemercier distinguait dans un premier temps ce que les statistiques permettent de mettre au jour (la capacité de tel chercheur à cosigner des articles ou à s'expatrier, par exemple) des problèmes qu'elles peuvent poser (les indicateurs de citation de tel article ne tiennent pas forcément compte du fait qu'un article est cité pour être démoli, par exemple). La seconde partie de l'exposé proposait un retour pratique sur la question des classements des revues scientifiques – dont l'arbitrarité a souvent été discutée. En contrepoint d'un usage strictement mécanique des indices bibliométriques, la conférencière présentait les modes de fonctionnement interne du Centre pour l'édition électronique ouverte (Cléo), dont le mot d'ordre est de garder à l'esprit que les différents indicateurs chiffrés ne doivent pas éclipser la discussion au cas par cas.

Dans la lignée de son essai cosigné avec Stéphane Legrand4, l'intervention de Guillaume Sibertin-Blanc (Université de Toulouse-Le Mirail) entendait discuter le projet rectoral de l'ULg. Refusant l'illusion d'une évaluation de la recherche tout exogène et liée à une récente logique néolibérale, Sibertin-Blanc précisait qu'il s'agissait d'une opération finalement réalisée depuis toujours, au sein même des départements, par les chercheurs s'interrogeant sur leurs pratiques et celles de leurs pairs. Ceci posé, le philosophe, volontiers polémique, réfutait la nécessité de distinguer recherche et enseignement, arguant notamment que le second participait assurément de la première puisqu'il consiste essentiellement en une forme de vulgarisation. Sibertin-Blanc poursuivait en évoquant le risque de voir les individus pris dans un tel système d'évaluation privilégier l'un des deux pôles au détriment de l'autre, ce qui impliquerait, à terme, la création de carrières uniques et sclérosées, perdant définitivement les intérêts et les apports de l'un ou l'autre des deux pans inhérents au statut actuel de l'enseignant-chercheur.

Enfin, la dernière communication de la première journée était présentée par Philippe Büttgen (CNRS), qui réussissait brillamment la difficile épreuve de décortiquer le discours sarkozyste sans tomber dans la caricature. M. Büttgen mettait élégamment en lumière la façon dont le président français avait convaincu ses concitoyens d'une nécessaire culture de l'évaluation par le développement d'une rhétorique aussi efficace que mystificatrice, fonctionnant à grands coups de ce que Pascal Durand désigne sous l'appellation de « nouveaux mots du pouvoir »5 (ces sortes de boîtes noires lexicales dont l'individu accepte sans le questionner un sens commun jamais illustré). Parmi ceux-ci, M. Büttgen retenait notamment l'expression nodale de « performance scientifique », toujours « à améliorer », mais dont personne ne sait en réalité de quoi elle retourne exactement.

Recherche

Prolongée par une intervention de Florence Caeymax sur le thème « L'efficacité dans les sciences : gérer et évaluer la production des savoirs ? » inscrite dans le cadre du séminaire Efficacité : normes et savoirs, la deuxième journée cédait la place à la discussion, sous la forme d'une table ronde présidée par le sociologue Frédéric Heselmans. L'affiche permettait à des membres du personnel scientifique de dialoguer avec les instances rectorales (MM. Bernard Rentier, Freddy Coignoul et Pierre Wolper) et avec des hauts représentants du F.N.R.S. et du F.W.O., Mme Véronique Halloin et M. Stijn Verleyen. En fait d'interroger la problématique du « Pourquoi évaluer la recherche ? » – un peu trop rapidement éludée peut-être, sous couvert de l'argument, certes recevable en pratique mais philosophiquement insuffisant, selon lequel il faut justifier au citoyen les dépenses de l'argent public –, cette rencontre a surtout permis de réfléchir au « Comment ? » de la question, en croisant les perspectives. La discussion révélait principalement l'existence d'au moins deux grandes visions de la problématique : l'une, économiste, plutôt focalisée sur une dimension gestionnaire de l'évaluation ; l'autre, davantage scientifique, axée sur ses intérêts et implications philosophiques et/ou sociologiques. Il s'agira, dans les semaines et mois à venir, de tenter de formaliser les points de convergence entre ces deux positions a priori opposées sans pour autant être totalement inconciliables.

Sans parvenir à éclipser toutes les inquiétudes ponctuelles ni à résoudre les problèmes généraux liés à la pratique de l'évaluation, ce colloque a au moins eu le mérite de proposer un espace de réflexion prospective sur la question, qui a permis de dégager, d'une part, certains enjeux essentiels de ces processus et, d'autre part, les failles dans lesquelles il s'agira de ne pas tomber, histoire de garantir la validité de ces enjeux.

 

Denis Saint-Amand
Janvier 2010

icone crayon

Denis Saint-Amand est aspirant F.N.R.S. à l'Université de Liège. Ses recherches portent sur la littérature française du XIXe siècle et sur la sociologie de la littérature.  

 


 

 

4  Guillaume Sibertin-Blanc et Stéphane Legrand, Esquisse d'une contribution à la critique de l'économie des savoirs, Reims, Le clou dans le fer, 2009.
5 Pascal Durand (dir.), Les Nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique, Bruxelles, Aden, 2007. (Voir l'article sur Reflexions)

 

 

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