Échos de la littérature transalpine

Auteur à succès, Andrea Vitali vient de publier chez Garzanti à Milan Pianoforte vendesi. Il a écrit une quinzaine de romans dont plusieurs ont été primés en Italie et dont l'action se situe très souvent pendant le régime fasciste. Son œuvre fera l'objet d'une communication au congrès « Fascismo senza fascismo? Indovini e revenants nella cultura popolare italiana (1899-1919 e 1989-2009) » organisé en mars 2010 à l'Université de Liège. Nous publions ci-dessous la traduction française d'une interview de l'auteur réalisée à Bellano le 24 octobre 2009 par Willy Burguet.

Andrea Vitali est né en 1956 à Bellano sur la rive orientale du lac de Côme, où il exerce la profession de médecin généraliste. Il a publié Il procuratore (2006, prix Montblanc pour le jeune roman 1990), Il meccanico Landru (1992), A partire dai nomi (1994), L'ombra di Marinetti (1995, prix Piero Chiara 1996), Peste lo colse (1997), L'Aria del lago (2001), Una finestra vistalago (2003, prix Grinzane Cavour 2004 et prix littéraire Bruno Gioffrè 2004), Un amore di zitella (2004), La signorina Tecla Manzi (2004, prix Dessì 2004), La figlia del podestà (2005, prix Bancarella 2006), Olive comprese (2006), Il segreto di Ortelia (2007), La modista (2008, prix Ernest Hemingway 2008), Dopo lunga e penosa malattia (2008) et Pianoforte vendesi (2009). La plupart de ses ouvrages ont été édités ou réédités chez Garzanti.

La figlia del podestà et Olive comprese ont été traduits en français chez Buchet/Chastel sous le titre La folie du lac (2008) et Avec les olives (2009).

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André Vitali accueille avec simplicité le visiteur qui rejoint la commune de Bellano sur le lac de Côme. L'écrivain habite, un peu en dehors du centre, une villa modeste agrippée au flanc montagneux de la rive. Nous abordons l'entrevue dans le salon encombré des affaires du fils qui étudie la guitare et devant une tasse de café « ristretto »  que nous sert Manuela, son épouse. Le lac scintille à travers la fenêtre. Le temps est beau. Le ciel est serein et depuis deux jours les premières neiges couronnent les Alpes.

Pourrais-tu tout d'abord expliquer pourquoi presque tous tes romans se déroulent à Bellano ?

Je me suis formé en lisant les grands écrivains italiens, français et allemands qui ont, de tout temps, fait le choix d'une topographie précise. Moi, je suis né à Bellano, je suis toujours resté ici et je n'ai pas passé une seule nuit à Milan. Quand je vais à Ferrare, j'aime retrouver Bassani et le Jardin des Finzi Contini. Quand je lis Simenon, j'ai envie de boire la même bière que le commissaire Maigret. Mes histoires sont inventées mais les lieux sont réels. Je suis incapable de décrire une histoire en terrain inconnu. J'ai donc situé tous mes romans à Bellano.

(En réalité, ajoute Manuela Vitali,  je pense qu'il est un peu paresseux.)

Pourquoi mettre en scène autant de personnages différents, indispensables ou non au déroulement de l'histoire principale ? (J'avoue en faire la liste au fur et à mesure de ma lecture)

J'écris des histoires « chorales », des histoires qui se déroulent dans une ville de trois mille habitants qui se connaissent tous. Les personnages en constituent le décor humain et naturel. Mais je n'aime pas les décrire en deux lignes. Je veux des acteurs qui ont un passé, voire une généalogie. Peu importe qu'ils jouent un rôle secondaire ou principal dans le roman. Quand je mets en scène des « carabinieri », ils sont plutôt sympathiques, sauf dans mon dernier livre Pianoforte vendesi.

Dans quels romans parles-tu du fascisme ?

J'en parle dans tous les romans qui se déroulent à la fin des années trente : Il procuratore, Il meccanico Landru, La signorina Tecla Manzi, La figlia del podestà, Olive comprese, Il segreto di Ortelia et Almeno il cappello mais j'évoque également des souvenirs de cette époque dans des romans qui se déroulent dans l'après-guerre: L'aria del lago, Una finestra vistalago et La modista.

Pourquoi as-tu choisi de citer certains événements historiques du fascisme plutôt que d'autres ? Tu rappelles par exemple, la célébration de l'anniversaire de la Marche sur Rome en 1922, la signature des accords du Latran, le plébiscite de Mussolini en 1929 et la naissance de l'Empire en 1936, mais tu ne parles pas du rôle des « squadre d'azione » ni des lois fascistissimes de 1925.

Il s'agit d'un choix moral. J'écris des histoires qui se veulent divertissantes, un brin nostalgiques et mélancoliques. Voilà pourquoi je n'ai pratiquement jamais évoqué la guerre civile et la deuxième guerre mondiale. Les tragédies de l'histoire ne conviennent pas à l'esprit de mes romans. Les années 1930 - 1936 sont des années « de spectacle » avant la décadence de l'empire. J'ai déjà dit ailleurs que je décris une Italie fasciste « d'opérette ». L'Italie qui m'intéresse est celle qui faisait passer et repasser ses chars devant Hitler à Rome pour faire croire qu'ils étaient innombrables alors que c'étaient les mêmes qui allaient tourner derrière une colonne. Tout aussi ridicule a été l'obligation du « voi » au lieu du « lei »1, l'utopie linguistique d'un régime totalitaire qui voulait tout fasciser et envahissait la vie privé.

Les historiens ne parlent guère des manifestations du fascisme autour du lac de Côme, sauf, si je ne m'abuse, de l'épisode de l'or de Dongo. Tu écris qu'aux élections de 1929, à Bellano, on n'a enregistré aucun vote négatif pour le régime. Quelle a donc été la réalité historique du fascisme au bord du lac pendant les années 1920 - 1940 ?

Lors du plébiscite de Mussolini, les électeurs avaient l'obligation de choisir un bulletin de vote soit blanc soit vert et de le déposer dans une des deux urnes. Les élections n'avaient donc guère de signification. Le fascisme n'a pas été trop violent autour du lac. Les seuls événements dramatiques se sont déroulés à Dongo, quand on a arrêté et fusillé Mussolini en 1945. L'or de Dongo n'est d'ailleurs probablement pas de l'or au sens propre du terme mais plutôt le courrier de Mussolini à Churchill. Georges Cavalleri en parle fort bien dans son livre Ombre sul lago. Nous sommes restés à Bellano « à la périphérie de l'histoire ». Une de mes patientes m'a raconté que, quand on a annoncé, en 1936, la naissance de l'empire (dont je parle dans Olive comprese), elle ne savait même pas pourquoi les cloches sonnaient. J'ai déjà dit que, pour les Bellanais de mes romans et les Bellanais de la réalité, la grande histoire est comme le sillage d'un bateau qui passe au milieu du lac. Quand la vague arrive chez nous elle est bien faible et va mourir presque sans bruit sur la rive.

 


 

1 On sait que le parti fasciste a tenté en 1938 de remplacer le pronom personnel de courtoisie «lei», jugé servile, féminin et étranger, par les pronoms «tu» ou «vous», ce qui a considérablement compliqué les rapports sociaux de l'époque.

 

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