Comment réussis-tu à recréer aussi bien l'atmosphère du fascisme quotidien, « ordinaire », de ces vingt années que tu n'as pas connues, puisque tu es né en 1956 ?
Je suis né d'une famille nombreuse originaire de l'île de Rhodes et de Sardaigne. J'ai entendu raconter bien des aventures au cours des réunions familiales. J'allais le dimanche chez ma tante, à la campagne. Elle recevait mes autres tantes et ses amies. On y bavardait beaucoup. Il n'y avait évidemment pas de télévision. J'enregistre aussi les récits de mes patients et les faits divers des journaux de l'époque. Tout cela constitue la source de mon inspiration : des anecdotes et des potins. Mais il est important pour moi que le récit soit vraisemblable. La chasse au lièvre qui inaugure Il segreto di Ortelia est une histoire vraie qu'un chasseur m'a racontée. Le départ de Giovanni Girabotti pour la guerre d'Espagne dans La figlia del podesta est également authentique. Les anecdotes, parfois comiques, que je rapporte sont vraies ou vraisemblables. Je reprendrai l'argument de la vieille dame professeur de piano dans mon prochain roman Pianoforte vendesi. Je choisis le nom de mes personnages dans les nombreux noms de saints du calendrier « Frate Indovino ». J'utilise aussi le nom d'un village, d'un tunnel d'autoroute ou d'une sortie du périphérique de Milan.
En choisissant pour tes romans les années 1920-1940, as-tu voulu témoigner de la façon de vivre pendant cette période, utiliser le fascisme comme un décor, ou critiquer le régime ?
Mes romans sont un témoignage de cette époque, et le fascisme constitue un des éléments du décor. J'ai voulu rappeler la vie de ce temps-là parce que tout a changé maintenant. Dans les années soixante, on a par exemple aboli les maisons de tolérance. Il y avait à l'époque à Bellano dix-sept hôtels, tous disparus aujourd'hui. On pouvait encore voir, il y a quelque temps, trente-deux magasins rue Manzoni, actuellement il en reste douze. Tout le monde va maintenant au supermarché. Les contacts humains ont disparu, comme la joie de vivre. Mais écrire la critique du régime fasciste n'est pas ma tâche, « non è compito mio ».
Tu as dit: « j'ai appris à raconter en lisant, entre autres, Piero Chiara ». Que penses-tu de son point de vue sur le fascisme, tel qu'il l'a exposé dans Intervista con un inedito de Giovani Tesio et dont je reprends ici un extrait : « Vivre le fascisme, même de l'extérieur ou à proximité, fut pour moi une nécessité. Des millions d'Italiens l'ont vécu comme moi: ils le désapprouvaient mais ils le toléraient et s'en faisaient tolérer. En fait, dans le cas précis de la vie de tous les jours, le fascisme était tolérant, sinon en matière de principes. Les Italiens ne vivaient pas trop mal sous un gouvernement qui assurait l'ordre, qui leur permettait de ne pas penser et qui, du moins jusque 1940, n'exigeait pas de gros sacrifices. Le fascisme avait aussi un côté divertissant et faisait rire qui en était capable. C'était bien sûr un divertissement d'esclave. Celui qui considère le côté sérieux et tragique du fascisme ou qui a souffert de ses rigueurs peut penser différemment. Le fascisme a été la condition inévitable pour que vive un peuple qui n'avait ni traditions de liberté, ni amour pour la liberté. Les Italiens ont toujours aimé la soumission et sont continuellement à sa recherche, encore aujourd'hui. » ?
Piero Chiara était bien plus méchant que moi. Dans mes romans, j'ai fait mourir des pigeons et des chats, mais bien moins de gens que lui. Pour moi, La stanza del vescovo est certainement un chef-d'œuvre mais le texte de l'interview me semble un peu artificiel. Piero Chiara a passé plusieurs années en Suisse. Quoi qu'il en soit, son opinion vient d'être reprise dans la presse par Gherardo Colombo, juge de l'affaire « Mani Pulite » et président de la maison d'édition Garzanti.
Tu as dit: « Je farcis l'histoire comme on le fait avec les chapons » et « Le roman naît souvent d'un fait qu'on ma raconté mais que je n'ai pas eu l'occasion de transcrire ». Comment écris-tu ?
Le « Chapon » est le fait historique dans lequel j'introduis mes histoires: par exemple la « Croisière décennale » en Hollande, en Angleterre et à Chicago, dans laquelle apparaît Italo Balbo, un navigateur, futur ministre puis général en Lybie, où il meurt abattu par je ne sais qui. Je farcis ce fait historique de la trame de mon prochain roman. Il est exact que mon livre naît souvent d'un fait que je n'ai pas eu l'occasion d'écrire. Je pense sans cesse à ce roman et je me le raconte même en voiture, de telle sorte que sa rédaction devient une dictée que je me fais à moi-même. Mais j'avoue qu'au début, c'est un fouillis. Mon style a évolué. J'essaie maintenant d'écrire plus de choses avec moins de mots. C'est un choix de la maturité. J'ai écrit à la première personne La zia Antonia che sapeva di menta parce que j'ai réellement vécu cette histoire.
Est-ce que le journal Il Gagliardetto, le café dell'Imbarcadero, l'auberge del Cavallino, la filature de coton et le poète Tommaso Grossi ont réellement existé ? Comment se présente Bellano aujourd'hui ?
Il Gagliardetto était le journal fasciste de Côme. J'ai donné au café Arrigoni, qui se trouve sur le port, le nom du « café dell'Imbarcadero ». L'auberge del Cavallino s'appelle en réalité l'auberge del Cavallo Bianco. C'était un endroit fréquenté par les bourgeois. Les ouvriers n'y mettaient pas les pieds. Tommaso Grossi, qui était l'ami de Manzoni, est né à Bellano en 1790. Sa statue fait face à l'embarcadère. La filature de coton a été fermée dans les années soixante, au moment du déclin du commerce de la soie. L'avenir de Bellano est problématique. Beaucoup d'habitants sont âgés ou proches de la pension. La jeunesse s'en va. Pourtant la vie est chère. Les maisons sont hors de prix. C'est la spéculation du ciment. Un jour ils recouvriront le lac entier de ciment. Les touristes, surtout des Allemands, font une brève apparition puis s'en vont. Ils restent rarement plus d'une journée.
Comment réussis-tu à concilier le métier d'écrivain et de médecin ?
Je m'organise au mieux. Il y a deux médecins à Bellano. Nous ne travaillons plus ni la nuit ni le week-end. Ici j'ai tout sous la main. Je suis « medico condotto », médecin municipal en charge d'une circonscription. C'est une situation un peu bâtarde, pas vraiment celle d'un médecin indépendant.
Comment se présentent les prochains romans dont tu as déjà un peu parlé ?
En novembre est sorti Pianoforte vendesi, un roman dans lequel j'ai repris le personnage de l'enseignante de piano de Olive comprese. C'est une histoire qui tient un peu de la fable et un peu du paranormal. Un voleur de province arrive à Bellano la veille de l'Épiphanie. Il veut profiter de la fête pour chaparder. Il tombe sur un avis de mise en vente d'un piano. Il croit rencontrer la vieille dame, qui en fait est morte depuis vingt ans.
La mamma del sole sera publié en mars 2010. Je reprendrai également deux anciens romans brefs, notamment Il meccanico Landru. J'ai encore dans mes tiroirs bien d'autres histoires, inspirées par des faits divers. Je suis heureux de ma collaboration avec Garzanti. Ces gens me comprennent et me protègent.
Willy Burguet
Janvier 2010
Willy Burguet est auditeur libre en faculté de Philosophie et Lettres de l'ULg.
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