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Sénégal : Boubacar Boris Diop

05 January 2010
Sénégal : Boubacar Boris Diop

Après le mouvement mobilisateur de la « négritude », défendant la pensée d'une Afrique libérée de la domination coloniale, après une première génération de littérature postcoloniale exprimant le désenchantement des indépendances, la littérature africaine contemporaine trouve, depuis une trentaine d'années, un troisième souffle qui la place au diapason de la grande littérature mondiale. Certains parlent de « déterritorialisation ». Le changement de paradigme est en fait  plus complexe. Pour l'Afrique francophone, le Sénégalais Boubacar Boris Diop, écrivain et journaliste politique, nous montre que l'on peut, entre fiction et histoire, roman et essai, sauvegarder la mémoire profonde d'un héritage esthétique et culturel partagé, celui du Sénégal et de l'Afrique,  et adopter une écriture dont la modernité singulière  fait de cet écrivain rebelle à toutes les coteries un contemporain capital de notre  monde  actuel et de ses violences.    

Un écrivain hétérodoxe 

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Romancier, dramaturge, essayiste, mais aussi professeur et journaliste professionnel, Boubacar Boris Diop est né à Dakar le 26 octobre 1946, - un an avant la première grève générale des cheminots qu'évoque son aîné en littérature, Sembène Ousmane dans Les bouts de bois de Dieu (1960).  Coïncidence ou connivence, le premier roman de Boris Diop, Le Temps de Tamango (1981), dédié à Mamadou Dia,  s'ouvre également sur le récit pathétique d'une grève générale dans le Sénégal des années 1970. Le bilan d'une désillusion de vingt années d'indépendance politique y est dramatisé par le récit fictif de la répression des membres d'un groupe d'opposition, le MARS, dont l'échec insurrectionnel est rendu emblématique par une double mise en abîme,  littéraire et historique. D'une part, le roman réécrit très librement la nouvelle de Mérimée, où le chef noir Tamango, après avoir vendu les siens comme esclaves, rendu captif lui-même ainsi que sa compagne, dirigea la rébellion à bord du négrier, sans parvenir toutefois à sauver les siens, faute de connaître l'art de la gouvernance. Tamango  devient dans le roman de B.B. Diop, le nom de guerre d'un membre du MARS chargé d'abattre le Général François Navarro lequel, derrière un président poète plutôt éthéré, se confirme être l'homme fort du pays. Le traitement intertextuel prend donc valeur de métaphore politique, connotant la domination postcoloniale de l'état africain indépendant.

D'autre part, la fiction subit elle-même une double mise en abîme historique puisqu'elle est le fait d'un narrateur s'exprimant « en l'an 2063 », dont le manuscrit retrouvé fait l'objet de pages de « notes » séparées du récit premier émanant d'un intellectuel anonyme qui s'exprime à la troisième personne depuis une utopique dictature du futur. B.B. Diop brouille les repères et les instances avec ironie en feignant de reconstituer les intentions du narrateur, les faits du passé ou les divagations de la fiction sans que l'on puisse jamais départager la part du vrai et de l'inexistant. S'ajoute à cette double subversion du roman et du discours historique une troisième dimension, qui confère au récit de Boris Diop  la portée d'une quête spirituelle inaccomplie. Le Temps de Tamango  se termine en effet sur l'affrontement singulier de trois figures emblématiques d'un même rêve social lynché : le chef des griots, traitres à la Tradition, que violente le révolutionnaire vaincu, Ndongo, devenu lui-même fou et malodorant comme le mendiant errant qui lui jette la première pierre suivi  par la populace qui le lapide. Les notes rétrospectives du narrateur et de l'historien anonyme du futur mêlent mythes cosmogoniques, littérature et histoire, associent dans un même commentaire Tamango et Mandela, comme pour se rire de la prétention démiurgique de l'écrivain  à  rechercher une vérité qui restera aléatoire entre fiction et légende historique, mémoire collective et divagations imaginaires : « Puis comme chaque fois qu'il se sentait trahi ou blessé dans son orgueil, Kuntha, oubliant les hommes, resta immobile à contempler pour plusieurs millénaires encore, les vagues et les lumières de la Mer de Sérénité ».      

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Avec ce premier roman Boubacar Boris Diop atteint d'emblée à l'essentiel de son art. Transgressives voire baroques , ses  « politiques fictions » associent, sur fond de violence et de guerre civile, le mythe et le réalisme afin de mieux dire les dures réalités de l'histoire politique africaine mais elles conservent aussi en profondeur la poésie de l'espoir et de l'amour, incarnée dans son œuvre par  la femme. Ainsi Léna dans Le temps de Tamango, la reine Johana dans Les Tambours de la mémoire, 1990 ; Khadidja dans Le Cavalier et son ombre, 1999 ;  Mumbi dans Kaveena, 2006.  Entre symbole et fiction, ces figures féminines incarnent la mémoire du passé et les rêves déchus de l'Afrique actuelle. Mais aussi l'amour, l'espoir et la dignité de la lutte :  « Malheur à qui ne fait que survivre à ses rêves »...

B. B.Diop est sans aucun doute pour la nouvelle génération littéraire sénégalaise l'héritier du grand écrivain-cinéaste que fut Sembène Ousmane. Contemporain capital de la littérature postcoloniale francophone, il s'impose par la puissance esthétique de son imaginaire, resté authentiquement ancré dans la culture wolof, ainsi que par la force contestataire de sa prise de parole intellectuelle, dénonçant toute forme de domination spoliatrice sur l'Afrique d'aujourd'hui, qui continue de subir en sous-main la mainmise d'une « colonialité » du pouvoir,  que ce soit celle du « pré carré » français ou celle de l'actuelle mondialisation politique et économique.

Un réalisme transfiguré

Boubacar Boris Diop renoue également avec le réalisme intransigeant de cet autre grand aîné qu'est le Camerounais Mongo Béti. Comme l'auteur de Main basse sur le Cameroun, Perpetue ou l'habitude du malheur et Remember Ruben, Boris Diop perçoit comme un tout son double engagement d'auteur d'œuvres imaginaires et d'intellectuel politique. Mais chez B.B. Diop, le lyrisme de l'écriture s'ouvre à une liberté totale de l'imaginaire, à des audaces esthétiques qui atteignent à une forme de « réalisme magique », sans doute influencé par la littérature sud-américaine dont le modèle reste le fameux Cent ans de solitude de Frédérico Garcia Marquez (1965). 

Français et langues nationales 

Le voyageur-narrateur dans Le Cavalier et son ombre (Prix Tropiques, 1997) illustre, par l'histoire enchâssée de Kadidja, condamnée à raconter des contes face à une porte derrière laquelle se cache un improbable destinataire, le doute et la solitude qu'éprouve l'auteur africain contemporain qui, écrivant en français, s'adresse nécessairement davantage à son public étranger, qu'à son  public national, lequel comprend à quatre-vingt pourcents le wolof sans  maîtriser vraiment le français, langue d'écriture et langue officielle du pays. D'où le geste copernicien que constitue la création directement en wolof du roman Doomi Golo (2003) traduit ensuite en français par l'auteur-lui-même sous le titre Les petits de la guenon, 2009. Le roman se présente comme le journal d'un vieil homme resté dans son village, dans sa mémoire ancestrale et dans sa culture wolof et qui transmet cette relation à son petit-fils parti on ne sait où et qu'il ne reverra plus. Plus intimiste que les romans écrits en français, ce dernier roman comprend néanmoins les mêmes architectures de niveaux de sens et de personnages.  On y retrouve la figure fantasmatique et cependant bien réaliste du « mendiant déguenillé » qui, depuis le Xala de Sembène ou La grève des battu d'Animata Sow Fall, se fait le porte-parole critique et lucide de l'auteur sénégalais face à sa société actuelle. Les petits de la guenon, illustrent aussi par les fables de féroce ironie qu'il contient sur les singes dans le miroir une des idées-force de l'auteur.

L'engagement au Rwanda, le roman et l'essai : une même résistance

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L'œuvre de B.B. Diop, qu'elle soit de fiction ou d'idées,  est de plus en plus dominée par la dénonciation de la « néocolonialité » du pouvoir et par la lutte contre les stéréotypes de l'afro-pessimisme occidental qui renvoient aux Africains une image aliénante et dégradée d'eux-mêmes. Ses fictions les plus récentes telles Kaveena, (2006) et Les petits de la guenon (2009), se ressentent de l'expérience éprouvante mais capitale que fit l'écrivain  en participant, sur les lieux encore habités par l'horreur du génocide rwandais, au collectif « Écrire par devoir de mémoire ». Raconter cette horreur pour témoigner et retrouver le sens de la communication humaine, tel est l'enjeu de Murambi, le livre des ossements (2000).

Ce thème de la mémoire résonne au reste comme le cœur même de l'œuvre entier de Boubacar Boris Diop. Chez lui, l'imaginaire personnel se mêle à la mémoire collective et culturelle, le réel reconstruit et déconstruit les mythes afin de dévoiler le crime des rêves politiques de naguère (Les tambours de la mémoire, 1990), là où « le passé dit avec splendeur les silences du présent et le récit lui-même devient une myriade de paroles éclatées - parole partagée à l'infini entre les survivants hantés par le remord et par l'amour » (Les traces de la meute, 1993, quatrième de couverture).

Les petits de la guenon

L'expérience acquise fait aujourd'hui de Boris Diop un intellectuel résistant qui ne se contente plus comme le voyageur dans Le Cavalier et son ombre d'attendre le « passeur » qui lui fera traverser le fleuve pour rejoindre ses hallucinations, ses rêves ou la mort. Il fait des choix qui sont aussi des actes en prise directe sur l'actualité, d'où ses contributions à des collectifs politiques (Négrophobie, 2005 ; L'Afrique répond à Sarkozy, 2008) et ses essais personnels récents regroupés dans L'Afrique au-delà du miroir (2007), textes qui  portent, sur les responsabilités étrangères (françaises) dans le génocide rwandais, sur les réalités sénégalaises, comme la tragédie du naufrage du Joola, sur la littérature africaine et la posture de l'écrivain face à la polarisation des deux grands modèles ennemis, Senghor et Cheikh Anta Diop, sur l'identité africaine et la globalisation... 

Plus que jamais l'œuvre de Boubacar Boris Diop continue de nous dire que l'afro-pessimisme et le mépris de l'Afrique, de ses langues et cultures  ne sont pas irréversibles, c'est pourquoi il importe de continuer le travail de mémoire et de restitution au-delà du miroir qui n'a que trop longtemps renvoyé aux peuples de l'Afrique l'image de l'Autre.


Danièle Latin
Janvier 2010

 

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Danièle Latin enseigne la littérature africaine à l'ULg. Ses recherches actuelles portent sur les problématiques linguistiques et littéraires au Sud, spécialement en Afrique sub-saharienne.

 


 

Œuvres

Le temps de Tamango

Le Temps de Tamango,Éd. L'Harmattan, 1981 / Éd. Le Serpent à plumes, 2002.
Le Temps de Tamango  suivi de Thiaroye terre rouge, Éd. L'Harmattan, 1981.
Les Tambours de la mémoire, Éd. L'Harmattan, 1990.
Les Traces de la meute, roman, Éd. L'Harmattan, 1993. 
Le Cavalier et son ombre,  Éd. Stock, 1997.
Murambi, le livre des ossements, Éd. Stock, 2000.
Négrophobie,  essai, avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave, Éd. Les Arènes, 2005
Kaveena, Éd. Philippe Rey, 2006
L'Afrique au-delà du miroir, essais, Éd. Philippe Rey, 2007
« Françafrique : le roi est nul » dans Collectif (Sous la direction de Makhily Gassama) , L'Afrique répond à Sarkozy Contre le discours de Dakar , Éd. Philippe Rey, 2009.
Les petits de la guenon ,  Éd. Philippe Rey, 2009.
Le cavalier est son ombre, à paraître en mars 2010 aux éditions Philippe Rey.

Doomi Golo (en wolof), roman, Papyrus, 2003.

 


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