Quel était l'objectif de l'auteur en réalisant ce carnet ? Piers était-il un philanthrope intéressé par le sort de ses contemporains et notamment des malentendants ? Cette hypothèse peut être étayée par le fait que, parmi les officiers représentés, figure le « greffier des orphelains » (sic), représenté sur la même page que des orphelins et qu'un mendiant. Par ailleurs, dans la section des portraits, on trouve un « Monsieur Steyt », qui fut probablement un de ces greffiers. L'auteur l'a dessiné assis à son écritoire. Derrière lui, on voit des parents abandonner leur nouveau-né.
Cependant, il est tentant de supposer que le carnet de croquis n'est pas que le reflet de l'univers quotidien et des préoccupations sociales d'un généreux gentilhomme. Les sections consacrées aux aliments, aux costumes ou aux villes font davantage penser à un imagier destiné à la communication. La note liminaire, nous l'avons vu, nous apprend que le volume devait être montré à des tiers. Le manuscrit serait ainsi une interface réalisée par une personne sourde afin de communiquer avec ses contemporains. Le recours à l'image est justifié par le fait que la plupart des interlocuteurs potentiels sont, à cette époque, analphabètes. Dans ce cas, et si les textes sont eux aussi l'œuvre d'un sourd, la maîtrise de la langue française écrite est surprenante.
On peut également supposer que Piers était entendant et qu'il a rédigé l'imagier à l'usage d'un ami ou d'un parent sourd ou, plus vraisemblablement peut-être, que le carnet constituait un support pédagogique destiné à l'éducation d'élèves malentendants. Il faut cependant garder à l'esprit que les réalités représentées sont liées à un contexte social très précis. Tout le monde n'avait pas à connaître les notables portraiturés. Le fait que des familles entières aient été représentées et que figurent même les portraits des domestiques de certaines maisons laisse davantage penser que la sélection s'est opérée selon un itinéraire personnel.
Quoi qu'il en soit, le carnet de Piers d'Ollingue est une source importante pour l'histoire de la surdité à l'époque moderne. Il permet d'appréhender le handicap et sa prise en charge au quotidien et à l'échelle de l'intime. Il est ainsi une contrepoint remarquable au corpus documentaire déjà accumulé qui se rapporte généralement à l'œuvre des grands pionniers de l'éducation des sourds et qui fait la part belle aux publications très formelles de ces derniers.
Le manuscrit, on l'a vu, suscite de nombreux problèmes d'interprétation. Une série d'investigations doivent être menées afin de préciser son usage. Il faudrait entreprendre un examen codicologique approfondi afin de connaître les étapes de sa réalisation. Il serait également nécessaire de vérifier si les codes gestuels reproduits correspondent à ce que l'on connaît des pratiques de l'époque et replacer le manuscrit dans le contexte de l'histoire de la découverte du monde des sourds par les entendants. Il faudrait, enfin, identifier chaque personnage représenté afin de reconstituer le réseau social de l'auteur et d'en savoir davantage sur ce dernier. Puisse ce petit texte susciter l'intérêt de ceux qui sauront démêler l'écheveau.
Olivier Donneau
Décembre 2009
Mes plus vifs remerciements à Gérard Thonus, François-Xavier Nève de Mévergnies et Daniel Stassart
Olivier Donneau est Assistant à la Bibliothèque de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, responsable des sections Sciences historiques et Manuscrits et incunables.
Bibliographie
Théodore Bernier, Dictionnaire géographique, historique, archéologique biographique et bibliographique du Hainaut, Mons, 1891, p. 478. Biographie nationale, Bruxelles, 1911, vol. 21, col. 719-721. Maurits Gysseling, Toponymisch woordenboek van België, Nederland, Luxemburg, Noord-Frankrijk en West-Duitsland, s. l., 1960, vol. 2, p. 761. Jean Hoyoux, Inventaire des manuscrits de la Bibliothèque de l'Université de Liège, Liège, 1970, vol. 1, p. 175. Daniel Stassart, Sourds et surdité à l'Époque Moderne, Université de Liège, mémoire inédit, 1995.Page : précédente 1 2

