Le manuscrit 2284 de l'Université de Liège
Parmi les manuscrits de la Bibliothèque générale de Philosophie et Lettres se trouve un curieux petit carnet doté d'une reliure de cuir portant les armes de Courtrai. Il contient un imagier vraisemblablement destiné à la communication entre sourds et entendants. Ce carnet est un témoignage exceptionnel sur la surdité sous l'Ancien Régime.
Le catalogue des manuscrits de l'Université de Liège fait de ce carnet un simple « Recueil de dessins à la plume ». Le manuscrit propose effectivement plusieurs dizaines de croquis, parfois rehaussés de couleurs, représentant divers ordres de réalités. On y trouve des portraits de notables flamands du début du XVIIIe siècle, un catalogue de vêtements ecclésiastiques séculiers et réguliers, des blasons des grandes villes de Flandre, des scènes militaires, des officiers civils, des jeux, des objets usuels, des enseignes, des monnaies, différents aliments, des animaux, etc. Les croquis sont accompagnés de légendes rédigées en français.
L'auteur est connu. Une note liminaire précise « Fait par Monsieur Monsieur (sic) Leopoldus Ignatius Piers Sr D'Ollingue &[c.] ». « Ollingue » pourrait être Ollignies, petite seigneurie du comté de Hainaut. Plus bas, on lit « Messieurs et Medames L'on vous prie de ne mal prendre que le tout n'est pas mys en son rang suivant leurs qualitez &c. ». Cette note nous livre deux informations. D'une part, elle indique que le carnet était montré à des tiers avec lesquels Piers n'était pas nécessairement intime. D'autre part, elle laisse supposer que, bien que le carnet ne soit pas une suite de croquis pris au vol mais bien une œuvre raisonnée agencée selon divers thèmes, l'auteur n'était pas totalement satisfait de son classement. Une certaine confusion règne effectivement au sein de celui-ci. On trouve, par exemple, deux séries distinctes de portraits.
La datation du manuscrit pose problème. La reliure du carnet porte le millésime 1688. Cependant, les personnages représentés vécurent plusieurs décennies plus tard. On trouve, par exemple, un portrait de Denis de Schinkelle, présenté comme Bourgmestre de Courtrai, fonction qu'il a occupée à plusieurs reprises, mais seulement entre 1702 et 1724. On pense évidemment à un carnet vierge relié en 1688 puis rempli vingt ans plus tard. Cependant, de nombreux dessins ont été endommagés lors du rognage qui n'a pu se faire que pendant les opérations de reliure. Il est donc possible que le millésime de la couvrure soit erroné. L'or des caractères du millésime est d'ailleurs nettement plus dégradé que celui du blason. Aurait-il été gratté afin de corriger une erreur du relieur ? En comparant l'estampage des deux plats, on constate cependant que le blason et le millésime proviennent de deux poinçons différents.
Ce qui rend ce document exceptionnel est la présence de sections consacrées aux langages gestuels. L'auteur a ainsi illustré différents liens de parenté – père, mère, frère, sœur, oncle, tante, cousin, cousine – en représentant le membre de la famille concerné en train d'esquisser le geste qui le désigne. Il propose également un alphabet gestuel dont le principe consiste à désigner des parties du corps commençant par la lettre à signifier. Cet alphabet ne peut être utilisé que par un locuteur francophone. On trouve aussi une galerie de portraits de personnes muettes originaires de villes de Flandre, chacun accompagné d'un petit symbole qui semble bien être une oreille.
(bras pour b, cheveux pour c, dent pour d, etc.) ou se prononce comme cette lettre (cul pour q).
Le geste peut également reproduire la graphie de la lettre (x, y).
Il s'agirait là d'un des rares témoignages que nous possédons sur les langages gestuels utilisés alors par les sourds. Ce témoignage est d'autant plus singulier que, dans le domaine linguistique français de cette époque, aucun grand pédagogue ne s'est encore intéressé à l'éducation des sourds. Ce n'est qu'en 1741 qu'Abraham Rodrigues Pereire reçoit son premier élève. Quant à l'abbé de L'Épée, il ne crée son célèbre établissement qu'en 1760 et ne publiera rien avant 1776.

