D'après le film documentaire réalisé par Marc Bauder, un spectacle d' « actualité » mis en scène par Françoise Bloch se joue du 2 au 11 décembre 2009 au Théâtre de la Place. Un spectacle qui met en exergue le fossé considérable entre logique économique libérale et réalité humaine résultante.
Salut mec
Ca va ? Tu vas bien ?
On se présente,
Mais non, tu nous connais.
On n'est là pour te former,
T'abrutir sans répit et sans repos
Pour que tu gagnes du flouze,
De l'oseille, du pognon,
Du pèze, du fric,
Du blé, des économies, des sous,
Des salaires, des bénefs,
Des bas de laine,
Tout ce qui traîne.
Les veaux qu'ont b'soin pognon
On en usera jusqu'au trognon !
Encore une pièce de théâtre qui cherche à critiquer le système marchand jusqu'à la nausée ? C'est ce qu'on peut se demander a priori. Mais aller voir le spectacle sert à bien des choses. Constater ici par exemple que cette critique du capitalisme, une fois n'est pas coutume, est réalisée avec brio. Le discours est effectivement des plus acerbes à l'égard de l'idéologie libérale dominante, dogme devenant chaque jour plus incontrôlable et qui risque fort de renier tous les principes démocratiques qui constituent notre civilisation. C'est ce discours qui est mis en scène : le cloisonnement de la pure logique économique, dans la sphère professionnelle et privée, en totale ignorance des réalités humaines qu'elle engendre. En prenant ses plus parfaits représentants, Françoise Bloch parvient à pointer du doigt la virtualité et le plus complet déni du réel des acteurs économiques, technocrates de la rentabilité et de la technologie. La metteure en scène dénonce bel et bien l'inhumanité de l'ultralibéralisme et de sa logique, implacable, impitoyable, et qui aboutit à la déraison la plus préoccupante. Un des acteurs tient un moment ces propos : « Il y a des professions, des gens, des valeurs, des pays, des continents, dont on n'a plus besoin... ». Les yeux masqués, le spectacle se clôt avec la phrase : « Nous sommes en état de guerre ».
Visuellement très intéressant, le spectacle use à bon escient de la projection d'images sur scène. Des projections de prosélytisme entremêlées d'images des réalités sociales et humaines que ce pur discours engendre, ainsi que la diffusion sonore de messages de propagande alliés à des témoignages de détresse de victimes de ce système écrasant. Le décor est minimaliste et dynamique : des tables et des fauteuils à roulettes, que les acteurs déploient sans cesse à différents usages scéniques.
Sur fond de musique lounge, le snobisme et la vanité de ces experts de l'audit se traduisent dans leur discours autant que dans leur vie. Ces machines, tortionnaires du travail, expriment leur quête de capital social et économique et leur volonté de puissance vécue dans le ressentiment, la passion triste, et le désir de dominer l'autre. Ils confessent vouloir toujours plus d'argent, non pour en profiter, mais pour asseoir leur puissance destructive. Enfin, la vie des travailleurs représentant des coûts superflus, la vie doit être éradiquée au profit...du profit. Logique implacable, inhumaine, terrifiante. On pense au film de J.M. Moutout Violence des échanges en milieu tempéré, mais aussi au cinéma de Pierre Carles et de Michael Moore. Quant à l'atmosphère, elle semble ressortir d'un savant mélange entre American Beauty et Vous connaissez la chanson.

Photo © Antonio Gomez Garcia
Montées comme dans un film, les différentes séquences s'enchevêtrent de manière très efficace et pédagogique. Finalement, le spectateur paie pour assister à une formation en consultance. Ces acteurs économiques parviennent à nous dégoûter de leur discours, ou au contraire à nous conforter dans notre foi sans borne en lui, si cela s'avérait nécessaire car comme le dit Goethe « le langage fabrique les gens bien plus que les gens ne fabriquent le langage »... C.Q.F.D. des médias, des institutions, de la politique, etc.
Enfin, le jeu d'acteurs est excellent. Ces acharnés de travail se transforment en machines qui tentent d' « évoluer » au même rythme que la technologie pour ne pas perdre de leur compétitivité. Sans temps libre, sans loisir, sans vie privée, ces esclaves des Temps modernes deviennent des êtres mécaniques, dépourvus d'esprit critique et de volonté propre, qui, à force de surmenage, en viennent à bugger régulièrement. Ces bugs s'actualisent sur scène comme des sortes d'arrêts sur images, et de retours en arrière, très cinématographiques et ils nous démontrent la maîtrise de l'interprétation des comédiens.
Face à la croissance effrénée et à l'esprit d'entreprise toujours plus borné et inhumain, camarades de tous les pays... Grow or Go ?! Go ! Go ! Go !
Fabrice Libotte
Décembre 2009
Fabrice Libotte est étudiant en 1e Master Information et communication, option Arts du spectacle.
Le spectacle sera également présenté au Théâtre de l'Ancre, du 12 au 16 janvier 2010. Le 16 janvier sera également proposée une projection de Grow or go, de Marc Bauder (58'), suivie d'un buffet-rencontre avec la metteure en scène Françoise Bloch autour de sa démarche de réappropriation scénique de ce documentaire.

