De Bruegel à Rassenfosse, l’ULg expose ses séries gravées et ses trésors volés
Prudence-LucasvanLeydenDepuis le 21 mars, une nouvelle exposition a investi la galerie Wittert : puisant dans l’imposant fonds d’estampes conservé à l’Université de Liège, elle dévoile au public d’exceptionnelles séries gravées de Bruegel, de Piranèse ou encore de Rassenfosse. Et parmi ces dizaines d’œuvres se nichent quelques rescapées : disparues lors d’un important vol dans les collections, elles ont récemment refait surface sur le marché de l’art et ont pu reprendre leur place au sein du patrimoine de l’ULg. Retour sur une chasse à l’œuvre.  

 

Une mise en valeur des séries gravées

Les murs de la place du 20-août abritent un véritable joyau : les Collections artistiques de l’Université de Liège comportent en effet plus de 60 000 oeuvres – principalement des estampes et des dessins, mais aussi des peintures, des sculptures, des objets d’art africain et de la numismatique. Si l’origine de ces collections remonte à la fondation de l’Université par le roi Guillaume Ier des Pays-Bas, en 1817, elles s’enrichissent au tournant du 20e siècle d’un legs majeur : celui du baron Adrien Wittert, amateur d’art et collectionneur de livres, de gravures et de tableaux. Depuis cet héritage décisif en 1903, les collections n’ont cessé de s’agrandir, notamment grâce à l’intervention d’autres généreux donateurs – dont Charles Firket et ses pièces africaines à la fin des années 1920, ou encore les milliers d’ex-libris cédés par le professeur André de Rassenfosse en 1955.

B25912ZLa Prudence, burin de Lucas van Leyden (vers 1494-1553)
© Collections artistiques ULg


À une dame créole
Illustration des Fleurs du Mal
de Charles Baudelaire
par Armand Rassenfosse © Collections artistiques ULg

Dans cet ensemble de premier ordre, le fonds d’estampes de la galerie Wittert compte de très nombreuses séries gravées : l’exposition offre au visiteur un échantillon soigneusement sélectionné parmi les centaines de séries conservées. Et quelques grands noms de l’histoire de l’art accrochent immédiatement le regard. Les Prisons imaginaires de Piranèse – dont l’univers mystérieux et étouffant se décline en seize eaux-fortes – côtoient les Vices de Pieter van der Heyden et les Vertus de Philip Galle, réalisées d’après Pieter Bruegel. À proximité, les burins de Lucas van Leyden succèdent à d’autres œuvres du 16e siècle, dont les douze Travaux d’Hercule par Heinrich Aldegrever, ou encore l’Histoire de Noé illustrée par Cornelis Cort, sur base des travaux de Maerten van Heemskerck. D’autres estampes viennent compléter l’exposition, comme les envoûtantes illustrations des Fleurs du mal de Baudelaire, signées par l’incontournable artiste liégeois Armand Rassenfosse.

Justice - Philip Galle

Les sept vertus - La Justice, burin de Philip Galle (1537-1612) d’après Pieter Bruegel © Collections artistiques ULg

 

 

Une chasse à l’œuvre

En mettant pour la première fois à l’honneur leurs séries gravées, les Collections artistiques reviennent aussi sur un épisode sombre de leur histoire : alors qu’elles avaient déjà vu certaines de leurs œuvres disparaître – notamment au cours des deux guerres mondiales –, elles ont également été les victimes d’un important vol d’estampes, survenu il y a une quarantaine d’années. La présence de plusieurs fac-similés au sein de l’exposition en atteste : si les séries présentées étaient à l’origine toutes complètes, certaines gravures manquent aujourd’hui à l’appel. Jusqu’en 1968, date à laquelle les Collections artistiques prennent leur indépendance, l’entièreté du legs Wittert était géré par la bibliothèque générale de l’Université – qui exposait certains documents dans une salle dédiée. Après cette date, la bibliothèque a conservé les livres, les œuvres non reliées constituant le cœur des Collections artistiques telles que nous les connaissons. 

Cachet-WittertDepuis que ces pertes ont été révélées – grâce, entre autres, aux incohérences entre les inventaires des collections et les pièces réellement conservées –, une véritable chasse à l’œuvre est ouverte. En effet, outre un numéro d’inventaire, la bibliothèque avait apposé un cachet avec le monogramme d’Adrien Wittert sur les documents provenant de la donation du baron. Aucune œuvre n’ayant été mise en vente par l’Université, celles qui émergeaient sur le marché de l’art en arborant ce fameux cachet ne pouvaient qu’avoir été dérobées : grâce à ce signe distinctif, plusieurs dizaines d’estampes ont pu réintégrer les Collections artistiques au cours des dernières années.

Cachert Wittert
Deux cachets Stroobants

Cachet-Stroobants2 Cachet-Stroobants1Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2007, un coup de fil de la salle de vente Christie’s attire l’attention sur plusieurs pièces portant, à la place du cachet Wittert et du numéro d’inventaire – qu’on a visiblement tenté de gratter et de masquer –, une marque associée à un certain Pierre Stroobants. Déclinée en deux versions, elle a probablement été créée de toute pièce pour dissimuler l’origine réelle des documents et tromper les acheteurs potentiels. Transféré à la fondation Custodia, qui répertorie systématiquement les marques de collections1, le signalement de ce cachet est maintenant consultable par les salles de vente, les antiquaires ou encore les particuliers : en s’appuyant sur les nouveaux moyens de communication à leur disposition, les Collections artistiques resserrent les mailles de leurs filets autour des œuvres volées.

Au détour d’une vitrine, l’œil du visiteur peut donc s’attarder sur certains de ces chefs-d’œuvre restitués : outre la Prudence et la Justice de Lucas van Leyden et les Vertus d’après Bruegel, la galerie présente également Le cuisinier et sa femme, un burin réalisé en 1496 par Albrecht Dürer. Quelques perles qui, gageons-le, ne seront pas les dernières à retrouver la place qui leur due au sein du patrimoine de l’Université.

 

 

Julie Delbouille
Mai 2014

 

crayongris2Julie Delbouille est historienne de l'art et journaliste indépendante

 

 

 

Exposition «Bruegel, Piranèse, Rassenfosse... Séries gravées des Collections artistiques de l'ULg»
à la Galerie Wittert, place du 20-Août 7 (entrée par la cour centrale de l'ULg)
Jusqu'au 21 juin 2014 
Exposition accessible gratuitement du lundi au vendredi de 10h à 12h30 et de 14h à 17h,
le samedi de 10h à 13h.
Fermeture le dimanche, le 1er, le 29 et le 30 mai, ainsi que le 9 juin.




1 Voir à ce sujet l’ouvrage de référence Les Marques de collections de dessins et d’estampes de Frits Lugt (de 1921, et le Supplément de 1956), dont une version revue et augmentée est disponible en ligne sur le site de la fondation Custodia.