Spécialiste de Marguerite Duras et du Nouveau Roman, Danielle Bajomée ne pouvait que se passionner pour le travail cinématographique de l’auteur d’Hiroshima mon amour et de L’Année dernière à Marienbad. Elle nous livre rapidement quelques réflexions pour mieux appréhender une œuvre unique.
«Alain Resnais est mort. Je viens d'entendre ces mots à la radio. Et soudain le bleu du ciel et le mordoré du soleil m'en paraissent affaiblis....». C’est par ces mots postés sur Facebook que Danielle Bajomée a salué la mémoire d’Alain Resnais, mort le 1er mars dernier à 91 ans, quelques jours après avoir reçu l’Ours d’argent Alfred Bauer pour ce qui restera son ultime film, Aimer, boire et chanter.
Quand et dans quelles circonstances avez-vous découvert les films d’Alain Resnais?
Tout au début de mes études universitaires en romanes à l’ULg, j’ai vu, quelques années après sa sortie [en 1959], Hiroshima mon amour qui m’a éblouie, totalement bouleversée, alors que je ne connaissais rien ni de Resnais, ni de Duras. C’est à cause de ce film que je suis venue à Duras. Mes études, durant lesquelles j’ai beaucoup fréquenté les cinémas et les ciné-clubs (dont celui qu’animait Hadelin Trinon), ont correspondu à la période d’effervescence de la Nouvelle Vague. Je me suis donc fait une culture cinématographique un peu sauvage autour de celle-ci.
Tout en vous intéressant au Nouveau Roman…
Après un travail sur Michel Butor, j’ai consacré ma thèse au Nouveau Roman. J’ai eu la chance que Jérôme Lindon me donne accès aux archives des éditions de Minuit et me fasse notamment rencontrer Beckett et Robbe-Grillet. J’étais et je suis toujours passionnée par la modernité qu’ils représentaient. Sans bien me poser la question de la convergence entre le Nouveau Roman et la Nouvelle Vague, je lisais beaucoup et passais des après-midi entiers à regarder des films de Chabrol ou de Godard… Resnais, c’était autre chose, je le percevais confusément comme très «littéraire». Il est vrai qu’il avait collaboré pour ses deux premiers longs métrages, avec Duras et Robbe-Grillet, et leur a mis le pied à l’étrier, en les encourageant à réaliser leurs propres films. Sans lui, peut-être Duras n’aurait-elle jamais osé faire du cinéma. Robbe-Grillet également, même si, dans ses interviews plus tardifs, il prétendait avoir vouloir faire du cinéma avant L’Année dernière à Marienbad, que Resnais était venu le trouver parce qu’il avait des projets dans ses cartons… D’une manière générale, Alain Resnais a toujours entretenu un rapport très proche avec la littérature. Dans le cours «Littérature et cinéma» que j’ai donné naguère, Resnais était un exemple stupéfiant des diverses relations que peuvent nouer un réalisateur et un écrivain (adaptation, collaboration, citation de l’écrit à l’écran, etc.). Ainsi, dans un numéro un peu ancien de L’Arc qui lui était consacré, à la question de savoir pourquoi il tenait à une collaboration avec des écrivains, il répondait en se définissant comme un «moule à gaufres» qui nécessitait la «pâte» de l’écriture littéraire.
Il n’a jamais été totalement intégré à la Nouvelle Vague, c’était plutôt une sorte de compagnon de route…
Il était plus âgé que la plupart des réalisateurs de la Nouvelle Vague [sauf Rohmer] et a souvent été considéré comme une sorte de figure tutélaire. Pourtant, ses premiers longs métrages sont absolument contemporains des premiers films de Truffaut, de Chabrol ou de Demy. Mais il travaillait en solitaire, lié par une profonde amitié à Chris Marker et Agnès Varda. Dans son Dictionnaire de la Nouvelle Vague (Flammarion, 2013), Noël Simsolo le situe à la fois dans la Nouvelle Vague et en-dehors. Il n’était d’aucune école et n’a pas fait école, peut-être parce qu’il venait du monde du documentaire et de l’engagement politique.
Par ses courts-métrages et ses premiers longs, il fait une entrée fracassante dans le cinéma, déclenchant des polémiques liées au contenu (Nuit de Brouillard, Hiroshima mon amour, Muriel ou Le Temps d’un retour) ou à la forme (L’Année dernière à Marienbad).

Le Resnais que j’aime particulièrement est le Resnais engagé. Muriel, son troisième long métrage réalisé en 1963, est un très grand film, l’un des premiers à faire allusion à la torture en Algérie. Son héros revient de la guerre déboussolé, dévasté comme la ville de Boulogne-sur-Mer où il vit, détruite pendant la Deuxième Guerre mondiale et encore imparfaitement reconstruite. Les courts métrages et les premiers longs métrages du cinéaste me touchent aussi énormément car ils sont liés à la mémoire ou à l’absence de mémoire, soit personnelle, soit historique. Dans Nuit et brouillard, réalisé en 1955 pour le dixième anniversaire de la libération des camps, il montre pour la première fois certaines images puisées dans les archives de différents pays. Et il a demandé à un ancien déporté, le poète Jean Cayrol, d’écrire le texte dit par Michel Bouquet. Tous ses courts métrages sont des commandes qu’il détourne et auxquelles il donne un rythme propre grâce aux déplacements de sa caméra (gros plans, travellings) et qu’il poétise grâce aux textes d’Éluard (Guernica), de Queneau (Le Chant du Styrène), de Cayrol (Nuit et brouillard) ou de Remo Forlani (Toute la mémoire du monde), grâce aux voix off aussi, qu’il choisit dans le registre du tragique.

