Cet été, les mélomanes ont pu découvrir Am Rande der Nacht, le premier album monographique de Bernard Foccroulle. Inspirées du poète Rainer Maria Rilke, les œuvres qu’il comporte sont l’occasion pour le compositeur d’exprimer son amour pour la poésie allemande.
On ne présente plus Bernard Foccroulle. Directeur du Théâtre royal de la Monnaie durant près de quinze ans et organiste internationalement reconnu, le Belge est également très actif en tant que compositeur. En 2007, Foccroulle achève un premier cycle de sept mélodies pour soprano, chœur et orchestre intitulé Am Rande der Nacht I (Au bord de la nuit). Mais ce n’est que quelques années plus tard que Am Rande der Nacht II voit le jour. Contrairement à la première version du cycle, la seconde renonce aux chœurs ce qui en fait un véritable Lied. L’enregistrement de l’œuvre, ouvrant cet album, a été réalisé en 2011. La soprano Mélanie Diener y est accompagnée par l’Orchestre philharmonique royal de Liège qui fêtait alors ses cinquante ans.
Le second cycle figurant sur le disque, Wer du auch seist (Qui que tu sois) est le fruit d’une adaptation pour soprano et trio à clavier de trois des sept mélodies de Am Rande der Nacht. Transcrire une œuvre orchestrale pour ensemble de chambre demande évidemment un grand soin, à commencer par le choix des œuvres à transcrire. Ainsi, Foccroulle ne sélectionne que celles dont la transparence permet une pareille réduction d’effectif. Seule la mélodie ayant conféré son titre à l’ensemble avait originellement été écrite pour soprano et violoncelle. Cette fois, la soprano Sophie Karthäuser est accompagnée par la violoniste Tatiana Samouil, le violoncelliste Justus Grimm et le pianiste Nicolas Stavy.
Outre les deux cycles pour soprano, deux pièces instrumentales complètent ce disque. Wie ein Wort das noch im Schweigen reift (Comme une parole qui mûrit encore dans le silence), une œuvre pour violoncelle, est tirée des trois derniers vers de Wer du auch seist. Encore une fois, c’est l’orchestration dépouillée qui permet un tel renouvèlement. La seconde œuvre, Ich soll silbern erzittern (Je dois frémir, tel l’argent) est dérivée de Am Rande der Nacht qui débutait par un solo de flûte alto, l’instrument auquel la pièce est dédiée. Nous retrouvons sur cet enregistrement deux musiciens de la Monnaie : le violoncelliste Justus Grimm et le flûtiste Carlos Bruneel.
Vous l’aurez compris, le fil conducteur de ce disque est le poète germanique Rainer Maria Rilke (1875-1926). Alors que sa famille le destinait à une carrière militaire, Rilke se dirige vers les études de lettres et ensuite de philosophie. En 1897, il rencontre Lou Andreas-Salomé avec laquelle il sera lié d’amour et d’amitié durant toute sa vie. Au cours des nombreux voyages qu’il entreprend, Rilke fait la rencontre de personnalités majeures comme Léon Tolstoï et Auguste Rodin. En 1910, le poète fait une autre rencontre importante, celle de la princesse Marie von Thurn und Taxis qui devient son mécène. Quelques années plus tard, le poète s’installe en Suisse où il meurt d’une leucémie en 1926.
Que Foccroulle consacre sept années à ce projet n’est pas étonnant. Le Belge considère en effet que « la poésie est unique et irremplaçable car elle permet de relier la beauté à la résistance ». En s’intéressant de plus près à la façon dont les différents textes ont successivement été mis en musique, on comprend aisément d’où provient l’unité se dégageant de l’album. Il est d’ailleurs tout à fait intéressant de juxtaposer les différentes pièces tirées d’un seul et même poème.
Rainer Marie Rilke, un poète « musical »
À l’instar de Paul Klee qu’on qualifie de « peintre le plus musical », Rainer Maria Rilke est qualifié de « poète le plus musical ». Mais en quoi un poète peut-il être musical ? Vera Viehöver, membre du Centre d’études allemandes de l’ULg dont les recherches portent notamment sur la relation entre littérature et musique, nous permet de mieux saisir cette notion. Elle considère ainsi qu’une forte dimension sonore est inscrite au sein des œuvres des poètes dits « musicaux ». Selon elle, la musicalité de Rilke résulte du lien étroit qu’il tisse entre son et énoncé. Le poète parvient en effet à « maintenir la tension associée à la pensée centrale du poème tout au long des nombreux vers et strophes, une tension qui ne se dénoue finalement qu’à la fin ». Il y a donc bien une analogie qui se dresse avec la musique où on trouve également cette tension ne se dénouant parfois qu’avec les dernières notes d’un morceau.
Les poèmes sélectionnés par Bernard Foccroulle sont principalement issus de Das Buch der Lieder. Ce recueil datant du début des années 1900 constitue une œuvre charnière entre les écrits de jeunesse et de maturité du poète. Rilke quitte alors Prague, sa ville natale, pour s’installer à Paris où il devient le secrétaire de Rodin. L’œuvre plastique de ce dernier n’est pas sans influencer Rilke. C’est en effet dans ce contexte que ce dernier développe la forme du Ding Gedicht, le « poème-chose » articulé autour d’un élément central, qu’il s’agisse d’un objet, d’un animal ou d’un être humain.
Bien que cela puisse paraître étonnant, Rilke n’aurait probablement pas été très enthousiaste à l’idée que ses poèmes deviennent des pièces musicales. Vera Viehöver nous apprend ainsi que Rilke était plutôt sceptique vis-à-vis de la pratique de mise en musique, considérant que « la poésie elle-même est déjà une musique qui ne nécessite pas de traduction dans le domaine musical ». Rilke n’était d’ailleurs pas véritablement un mélomane, terme qui l’aurait horrifié selon Vera Viehöver. À ce sujet, Nietzsche rapporte que Rilke ne voyait pas seulement le côté positif de la musique mais également son aspect dionysiaque, c’est-à-dire sa force dévastatrice. Pourtant, de nombreux textes tels que Der Nachbar et Am Rande der Nacht évoquent des éléments musicaux comme par exemple le violon.
Un poète apprécié par les compositeurs contemporains
Bernard Foccroulle n’est pas le seul compositeur belge s’intéressant à un poète germanique. Les Belges Philippe Boesmans et Benoît Mernier, eux aussi, s’inspirent de compatriotes de Rilke tels que Brecht, Holderin et Wedekind. Mais si Rilke est aujourd’hui largement apprécié, il en allait autrement lors de son vivant. Des compositeurs comme Mahler et Strauss lui préféraient alors Goethe et Hoffmansthal. Bien que le poète était quasiment un incontournable durant les années 50, les choses sont très différentes quelques décennies plus tard. Durant les années 70 et 80, Rilke était en effet la « bête noire des intellectuels de gauche ». Vera Viehöver explique ainsi que ceux-ci considéraient le poète comme le « prototype de la littérature bourgeoise apolitique à laquelle ces intellectuels reprochaient de ne pas s’engager dans les luttes sociales ».
Aujourd’hui pourtant, on retrouve les textes du poète dans les répertoires des musiciens jazz et pop tel que le célèbre Allemand Xavier Naidoo. Ce dernier a participé au Rilke Projekt, une compilation de quatre disques née de la collaboration entre divers artistes allemands. Vera Viehöver constate ainsi que Rilke est parvenu à « franchir le fossé entre la musique classique et la musique légère ». Les débats qui animaient les années 80 sont donc fort heureusement laissés de côté ce qui permet enfin au poète d’être apprécié à sa juste valeur.
Adèle Querinjean
Novembre 2013
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Adèle Querinjean est étudiante en 2e année de Master en Histoire de l'art et archéologie, orientation musicologie.
Vera Viehöver enseigne la littérature allemande à l'ULg. Ses principales recherches portent sur la littérature du 18e siècle, la littérature judéo-allemande, la traduction littéraire et l'autobiographie en tant que genre littéraire

