Pour un bon usage du Tao. La pensée politique chinoise selon Jean Levi

Le chef politique et militaire ne doit pas que se laisser porter par la situation – il doit créer la tendance favorable avant de la laisser agir, il doit détourner les forces immanentes aux choses : « Loin de se modeler sur le jardinage, l’activité du prince ou du chef de guerre s’inspirerait plutôt du dressage (…). La discipline joue un rôle prépondérant ; certes, le grand général vainc l’ennemi sans coup férir, mais c’est qu’il a su, en procédant à l’exécution capitale des officiers récalcitrants, inspirer à ses hommes une crainte supérieure à celle que leur inspire l’ennemi » (Ibid.). Également, les rapports de forces à l’intérieur du royaume dépendent de l’efficacité de la manipulation des consciences : « Il y a bien guerre entre supérieurs et inférieurs, mais une guerre non déclarée et gagnée avant d’être livrée, car le combat est porté au cœur même de la conscience et de la volonté du vaincu (…). C’est à la condition de rester secret et de se livrer dans l’inconscient même des citoyens que le conflit peut être remporté par le souverain. Sitôt que les exploités découvrent qu’ils sont en guerre contre leurs supérieurs, la balance des forces penche immanquablement en leur faveur » (« La pensée stratégique chinoise », p. 135).

La pensée stratégique chinoise est une pensée du non-être et du renversement dialectique ; elle est aussi une pensée du pouvoir – et pour le pouvoir : « La source d’un processus ne saurait être à l’origine de celui-ci que si elle en est dissociée. Le postulat est à la base de l’absolutisme chinois et constitue le fondement de la domination sur le cours des choses et du gouvernement des gens » (« Réponses à un questionnaire sur F. Jullien », p. 209). La question se pose de savoir si cette pensée pourrait apprendre quelque chose à ceux dont l’intérêt qu’ils portent aux rapports de forces n’est pas celui du prince ou du général. Jean Levi n’aborde pas cette question, et le point de vue des exploités n’est évoqué que très rarement dans ses commentaires des classiques politiques taoïstes. Pourtant, les auteurs occidentaux auxquels il se réfère – Ernst Bloch, Th. W. Adorno, Maître Eckhart, Angelus Silesius, Hegel, Ernst Bloch, Th. W. Adorno… – ont associé directement ou indirectement la pensée dialectique de la négation et du renversement à la tradition des opprimés : ce serait peut-être le dernier renversement, consistant à léguer les dispositifs d’une pensée de la domination aux adversaires de la domination.

Les poèmes et les proses « chinois » de Bertolt Brecht représentent des tentatives d’opérer ce renversement à une époque – la première moitié du 20e siècle – saturée de guerres totales et de pouvoirs étatiques absolus et meurtriers. Dans le poème Sur l’origine du livre Tao Te-king, le poète évoque la force patiente et invisible de l’eau (dont J. Levi rappelle qu’elle représente traditionnellement l’absence de forme du Tao) : L’eau qui doucement effleure/La pierre énorme, avec le temps en vient à bout. Le commentaire que Walter Benjamin a écrit sur ce poème dans les années 1930 suggère la possibilité d’une figure assez inattendue du Tao et de sa logique du sans-forme. Cette figure semble représenter une manière singulière d’incorporer la pensée chinoise dans la réflexion politique européenne du 20e siècle  – une manière incontestablement fidèle à la pensée de la négativité et du renversement : « Cela nous apprend qu’il ne faut pas perdre de vue le caractère variable et changeant des choses et prendre le parti de ce qui est aussi insignifiant, aussi prosaïque mais en même temps aussi inépuisable que l’eau. En lisant cela, le dialecticien pensera à la cause des opprimés. Elles est pour les puissants une chose insignifiante, pour les opprimés une chose prosaïque et, quant à ses conséquences, la plus inépuisable2 ».

Andrea Cavazzini
Novembre 2013

crayongris2Andrea Cavazzini est membre du Groupe de Recherches Matérialistes (GRM) et collabore avec le Service de Philosophie Morale et Politique de l'ULg. Ses travaux portent en particulier sur l’histoire du marxisme au 20e siècle (en particulier en Italie). Il a publié Le sujet et l’étude. Idéologie et savoir dans le discours maoïste (Reims, 2010) et Enquête ouvrière et théorie critique (Liège, 2013). 

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