Avant première de « Victor »

Fruit de la collaboration inédite entre le service cinéma de l'ULg, l'asbl Dérives, la société de production Iota Production et le cinéma Le Parc, DOCuments propose tous les mois une projection en avant-première d'un film documentaire belge ou étranger. Porté par un bilan positif de plus de mille spectateurs pour sa première saison (2008-2009), le projet a été reconduit cette année.

Après l'impressionnant film à grand spectacle The September Issue qui a ouvert la saison 2009-2010, la projection de ce 3 décembre marque le retour de DOCuments au cinéma belge et intimiste avec Victor, un moyen-métrage d'Alice et Cécile Verstraeten, qui nous plonge, vingt-cinq ans après, dans l'horreur de la dictature argentine.

victor

Un homme dans la fin de la soixantaine traverse un grand grenier sombre. Nous sommes dans les combles de l'ancienne caserne militaire ESMA, au centre de Buenos Aires. Des cordons et quelques écriteaux sur pied indiquent que le lieu est devenu un musée. Mais l'espace est vide. Seule la voix de Victor Basterra, arrêté et torturé par la junte militaire au pouvoir à la fin des années septante, égrène lentement quelques souvenirs et anecdotes liés à ce lieu : « Certaines choses me rendaient heureux. J'entendais... Je ne sais pas s'il y avait des activités, mais les week-ends, on entendait beaucoup de voix d'enfants, comme s'ils jouaient. Beaucoup d'enfants. Et je pensais : "La vie est là aussi." » Scrutant l'espace qui reste obstinément vide, Victor, qui a passé trois ans dans l'enfer de cette caserne, témoigne simplement de son calvaire et de ce qui lui permit de tenir le coup malgré les sévices physiques et la torture morale que ses tortionnaires lui imposaient.

 

Portraits de tortionnaires

A priori et comme bon nombre de ses prédécesseurs, le documentaire d'Alice et Cécile Verstraeten dépasse par la parole l'absence d'images, de cris et de traces que la plupart des régimes barbares du vingtième siècle ont pris soin d'effacer. Suscités par les lieux, les mots de Victor constituent le seul témoignage encore disponible d'un « inmontrable », d'une histoire gommée, d'une horreur que nulle image n'a pu conserver. Mais Victor n'est pas qu'un témoin parmi ces innombrables victimes dont la parole unique, précieuse et nécessaire rend compte de l'horreur passée. Il a aussi été photographe. Contraint de tirer le portrait de ses tortionnaires qui se fabriquaient des faux papiers pour pallier  toute éventualité, il a dû mettre son savoir-faire, la prise d'images, au service d'un système qui s'évertuait pourtant à les effacer.

Pendant de longs mois, Victor, prisonnier du camp clandestin de l'ESMA, a ainsi photographié des bourreaux, des militaires, des tortionnaires. Après chaque séance de prise de vues, il conservait secrètement un tirage de ces portraits. Aujourd'hui, Victor feuillette l'album de ces visages qui nous regardent. Placides, posés, calmes, ils ne montrent pas l'horreur mais soulignent bien plus violemment encore sa perte irrémédiable. Témoignage implicite du calvaire de Victor, ces portraits ont aussi servi à identifier, à capturer et à juger récemment plusieurs tortionnaires. En détournant le système qui lui imposait de mettre son art au service de la destruction, Victor a résisté, patiemment, pour accumuler non pas des preuves mais des fiches d'identité des coupables.

Servi par le cadrage sobre de Virginie Surdej et le montage signé France Duez, qui laisse le temps à la parole – et aux silences – de son protagoniste principal, Victor est un documentaire discret mais fort, une œuvre d'auteur, qui se met au service d'un regard, et du dispositif détourné qui l'a produit, posant enfin des visages sur le vide, sur l'absence, sur le silence.

 

Jeremy Hamers
Novembre 2009

 

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Jeremy Hamers est assistant au Service Cinéma et vidéo documentaires, Département des Arts et sciences de la communication.

 

 


 

 

Avant-première de Victor, un film documentaire d'Alice et Cécile Verstraeten, au cinéma Le Parc, ce jeudi 3 décembre à 20h. [projection en présence des réalisatrices]