Propos d'artistes sur la collection
Dans le cadre de la manifestation « Passages » de la Province de Liège et avec le soutien de la Communauté française, l'Espace d'Art contemporain les Brasseurs présente du 18 novembre au 30 janvier prochain « L'œuvre collection. Propos d'artistes sur la collection ». Cette exposition réunit les œuvres contemporaines de huit artistes qui, par des voies singulières, mettent en pratique, en scène ou en cause l'univers de la collection. Entretien avec Julie Bawin, commissaire de l'exposition.
Huit regards
Placée sous le signe de la diversité, l'exposition « L'œuvre collection. Propos d'artistes sur la collection » n'est ni un inventaire, ni une analyse exhaustive de toutes les manières dont le thème de la collection peut être traité. « L'objectif est en soi plus simple et plus immédiat : présenter huit regards d'artistes contemporains sur le monde de la collection ou sur l'institution muséale ». Comme celui de Karen Knorr pour qui musées ou académies servent de base de réflexions. « Cette photographe américaine travaille sur de très grands formats. À coups de mises en scène très théâtrales où apparaissent de manière très décalée des animaux -cela renvoie à notre rôle de spectateurs -, elle réussit à instaurer dans ses photographies un climat très énigmatique et d'une intense force plastique ».
À partir de sa collection de peintures animalières récoltées aux puces - Laurent Dupont-Garitte travaille, quant à lui, sur la sélection d'images, sur les phénomènes de déformation voire de dissolution de celles-ci : « il y a, il y a eu une collection, voici comment je la donne à voir, comment je la transmets », prévient-il. « J'ai découvert le travail de cet artiste lors d'une exposition à la galerie Flux, relate la commissaire Julie Bawin. Il avait accroché ses toiles avant l'ouverture de l'exposition, les avait filmées ensuite à travers un filtre de fumée. Puis les avait enfin enlevées pour donner à voir uniquement l'image filmée. Aux Brasseurs, c'est le deuxième volet de ce travail qui sera présenté. C'est très conceptuel comme démarche ».
D'autres artistes préfèrent se focaliser sur les codes en vigueur dans l'institution muséale. Ils usent et abusent de ces procédés par fascination et/ou par principe subversif, c'est selon. Joan Fontcuberta aime constamment jouer sur la question du vrai ou du faux, sur le rapport réalité ou fiction, sur l'ambigüité des images. Il raconte des histoires mystérieuses - ici en l'occurrence celle du père Jean Fontana et des Sirènes de Dignes - qu'il corrobore à coup d'objets, fossiles, ouvrages et carnets plus vrais que nature. « Avec ses vitrines archéologiques, il reprend la présentation muséographique de l'institution tout en remettant en cause la véracité de l'institution. Son installation nous dit : « ne soyez pas si naïfs, ce n'est pas parce que c'est montré dans un musée que c'est forcément vrai ».
Ce que critique Jeanne Susplugas c'est notre société de consommation et plus spécifiquement nos addictions, nos peurs. « Sa ‘'Maison malade' se présente comme un box, une pièce recouverte de médicaments du sol au plafond que les visiteurs peuvent piétiner ».
Denmark, de son vrai nom Marc Robbroeckx, s'insurge, quant à lui, contre la prolifération de l'information. « Lors de l'exposition, il présentera une série de bocaux stérilisés où des documents - des revues d'art pour l'essentiel - ont été pliés et compressés pour être ensuite restitués sous la forme de reliques résolument contemporaines. Le processus utilisé est fort intéressant car inversé. Ici, l'artiste déstructure pour mieux muséifier ».
Joëlle Tuerlinckx et Jacques Charlier présentent leur propre collection d'artiste. La première récolte des pierres depuis qu'elle est enfant, le second des images, objets et livres autour de Sainte Rita, la patronne des causes désespérées.
Avec Paul Mahoux, la collection entre dans l'univers de l'atelier et devient petit à petit une véritable mise à nu de l'artiste : « Il va investir les lieux par sa propre accumulation, son propre univers : citations mises en post-it, bouquins souvenirs, photos, ses œuvres mais aussi celles d'autres amis artistes. C'est totalement inédit ».
De l'œuvre-collection subversive à la collection d'artiste
Sous forme de cartes blanches, ces huit visions d'artistes composent le catalogue de l'exposition édité pour l'occasion par Yellow Now. Ce dernier est introduit par Julie Bawin. Sous sa plume, le terme « collection » qui, pour la plupart d'entre nous, néophytes, renvoie presque automatiquement au musée, prend un sens nouveau. Comme elle le souligne, il suffit de se reporter à l'histoire de l'art du XXe siècle pour s'apercevoir que cette question a été convoquée et interprétée de mille manières par les artistes. « Le dispositif muséal, les logiques de promotion de l'art, la manière dont l'œuvre s'inscrit dans l'espace, sont autant de réalités sociales et institutionnelles que les artistes ont remises en cause à coup d'écrits critiques et d'œuvres discursives. Songeons, par exemple, à la boîte-en-valise de Marcel Duchamp, aux musées fictifs inaugurés par Marcel Broodthaers ou par Claes Oldenburg, aux inventaires de Christian Boltanski ou aux cabinets de curiosités de Mark Dion. Toutes ces œuvres ont en commun de faire appel aux logiques idéologiques, taxinomiques et scénographiques de la collection, tout en critiquant clairement le dispositif muséal auquel elles appartiennent 1 ». Il faudra attendre les années 80 pour que survienne un changement profond du paysage artistique et institutionnel : « Ce dernier concerne aussi bien la place que l'artiste a progressivement été amené à occuper dans le système de légitimation de l'art que les conditions par lesquelles le musée a récupéré les stratégies d'accumulation, de citation et d'appropriation mises en œuvre par les artistes, le musée devenant lui-même le support et le cadre d'interventions destinées à en dénoncer les mécanismes. Cela signifie-t-il qu'il n'y ait plus lieu, pour un artiste, de s'interroger sur les mécanismes propres au musée ? 2 », s'interroge-t-elle. Au contraire, comme tend à le démontrer l'exposition proposée aux Brasseurs, l'histoire critique et plastique des relations artiste-collection est vouée à une constante réécriture : « La collection est un monde secret et merveilleux qui continue d'alimenter l'imaginaire et suscite des mises en scène aussi poétiques qu'inventives3 ».
Cantonner l'œuvre-collection à sa seule fonction de remise en cause du système de valeurs et de pouvoir qui régit le contexte institutionnel de l'art serait un raccourci bien trop simpliste. « Il importe également de souligner la dimension affective de la collection à travers ce que les critiques et historiens ignorent le plus souvent du vivant des artistes : leur inclination à collectionner, y compris leurs propres œuvres. L'histoire de l'art regorge d'exemples d'artistes collectionneurs, le peintre toscan Giorgio Vasari en est un bel exemple. Et dès le XVIe siècle, l'on constate que l'activité de collection est inhérente à la création4 ». La démarche artistique ne répond donc pas à des critères d'érudition, mais consiste à rassembler des objets, des œuvres qui peuvent inspirer le propre travail de l'artiste. « C'est le cas de Rembrandt et puis plus tard, dans la seconde moitié du XXe siècle, de Monet, Degas, et ensuite, Van Gogh et leur collection d'art japonais. Si ces artistes jettent leur dévolu d'acquéreurs sur l'estampe de l'école ukiyo-e, ce n'est pas par simple passion, mais parce qu'ils avaient conscience de la correspondance qui existait entre cet art nouvellement découvert et leurs propres créations. Quelques décennies plus tard, les collections d'art africain et océanien présentes dans les ateliers de Matisse, Derain, Braque et Picasso répondaient aux mêmes principes5 ». Bien plus qu'un mode de contestation, l'œuvre collection devient ici le trait d'union entre deux actes a priori inconciliables : créer et collectionner.
Martha Regueiro
Novembre 2009
Julie Bawin est chargée de recherches FNRS à l'Université de Liège, au sein du Département des sciences historiques / Histoire de l'art et archéologie de l'époque contemporaine .
Martha Regueiro est journaliste indépendante. Elle anime aussi une émission consacrée au spectacle et à l'art sur 48FM.
Informations pratiques
Les Brasseurs
rue des Brasseurs 6
4000 Liège
Tél: 04/ 221 41 91 Fax:04/ 237 07 91
Vernissage : le samedi 14 novembre à 18h
Exposition accessible du 18 novembre au 30 janvier, de 14 à 18 h, du mercredi au samedi et sur rendez-vous
1 BAWIN, Julie (dir.), L'œuvre-collection. Propos d'artistes sur la collection, cat. exp., Liège, Les Brasseurs & L'Annexe, 2009-2010 (Editions Yellow Now, 2009), p. 5 2 Ibid p.p. 16, 19 3 Ibid p. 6 4 Ibid p. 7 5 Ibid p. 8

