Les majors du disque: toutes voiles vers la Toile

L'industrie du disque est en crise. N'en déplaise au CD, la pratique du téléchargement a propulsé les valeurs de gratuité et de liberté d'accès à la musique sur le devant de la scène. Peut-on pour autant annoncer le crépuscule des maisons de production de disques ? Après tout, avec le 78 tours, le 33 tours, le CD, l'histoire nous a prouvé que le sort des maisons de production n'était pas lié à celui d'un support...

 

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L'expansion d'internet et de ses technologies atteint une vitesse vertigineuse. Face à cela, difficile de s'adapter du jour au lendemain. Mais les grandes maisons de production de disques (EMI, Warner, Universal et Sony) ont plus d'une corde à leur arc. Et malgré une politique d'austérité et des restructurations qui trahissent un véritable ébranlement, elles reprennent du poil de la bête.

La chasse est ouverte

En 1996, Frank Biondi, président de MCA (dont la fusion de 1998 avec PolyGram a créé Universal) annonce que  « Les compagnies des médias ne considèrent en aucun cas internet comme une entreprise concurrente »1. Quatre ans plus tard, le site de partage Napster compte plus de 30 millions d'internautes et les détenteurs des droits d'auteur commencent à saisir l'intérêt qu'ils ont à protéger leurs créations face à la toile.

En réponse au phénomène du téléchargement, un lobbying agressif se renforce auprès des gouvernements. Des pressions qui ont pour ambition d'influencer la création de lois en faveur des producteurs. Ces nouvelles lois permettent alors deux types de manœuvres : la création de sécurités technologiques (les Digital Right Management ou DRM) rendant impossible la duplication des fichiers numériques d'une part, et la poursuite des internautes qui tentent de contourner ces sécurités d'autre part. Ainsi commencent la chasse aux sorcières et le défilé de procès à l'encontre de milliers de contrevenants.

L'acharnement dont aura fait preuve l'industrie du disque à poursuivre ses consommateurs et à vouloir prolonger la période de protection des droits d'auteur n'aura pas soigné sa réputation. Aujourd'hui, beaucoup de maisons de production font machine arrière. Elles modifient leurs politiques, notamment en supprimant les DRM des œuvres vendues sur les plates-formes de téléchargement comme iTunes. Elles pensent internet davantage en terme de complémentarité qu'en terme de concurrence.

Mutations socioéconomiques

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En 2008, la musique digitalisée représente plus de 20% du chiffre d'affaires de l'industrie du disque. Quatre ans plus tôt, elle s'élevait à 2%. Et cette part ne fait qu'augmenter, encore aujourd'hui. En 2008, par exemple, Atlantic Records (filiale de Warner) est reconnu par le New York Times comme étant la première maison de disques à vendre plus de 50% de ses produits musicaux aux USA sous forme digitale. Ces chiffres témoignent d'une politique de rapprochement des maisons de production de disques et des entreprises de nouvelles technologies de communication. Parmi les nombreuses initiatives socioéconomiques, les plus importantes sont les suivantes :

-         Les partenariats avec les entreprises informatiques. Le plus bel exemple semble être Apple. Avec plus de 200 millions d'iPod vendus au monde et la plate-forme de téléchargement iTunes Music Store, la firme américaine a créé un public susceptible d'acheter le MP3. Les rapports annuels d'Apple témoignent que depuis la création d'iTunes Music Store en 2003, le chiffre d'affaires de la branche comprenant entre autres iTunes est passé de 36 millions de dollars à 3,340 milliards de dollars en 2008. Soit une augmentation de 10 000% en 5 ans. L'évolution croissante des ventes d'iTunes est la principale cause citée dans le rapport financier de l'entreprise2.

-         Les partenariats avec les compagnies de téléphonie mobile. Au delà des sonneries de GSM qui rapportent des millions de dollars chaque année, d'autres développements peuvent être remarqués. C'est le cas par exemple de Nokia et d'Universal qui ont créé « Comes With Music » (aujourd'hui en accord avec toutes les grandes maisons de production de disques). Pendant un an suite à l'achat d'un portable « Comes With Music », le client peut télécharger et conserver autant de titres qu'il le souhaite sur le site de Nokia, sans aucun frais supplémentaire.

-         Les partenariats avec les sites d'écoute en streaming constituent une autre belle alternative au téléchargement illégal. L'internaute peut choisir le morceau qu'il veut quand il veut sans jamais le posséder. Des sites comme Deezer et Jiwa proposent ces services. Financé par la publicité, Deezer a versé pour l'année 2008 40% de ses revenus aux ayants droits, soit 5 millions d'euros. Selon une étude citée par le Vif/L'express de 2008, l'écoute en streaming représentait cette même année 45% de la consommation de musique en ligne alors que le téléchargement illégal ne s'élevait qu'à 19%3.

-         La licence globale. L'idée consiste à proposer un prix d'abonnement à internet qui comprendrait l'accès au téléchargement illimité de musique. Une partie de la redevance constituerait donc un forfait que toucheraient les artistes et les ayants droits. dans un premier temps boudée par les majors, cette solution gagne du terrain et est aujourd'hui envisagée pour le territoire des États-Unis avec l'aval de Warner, d'EMI et de Sony Music4.

Les grandes maisons de production arrivent donc peu à peu à proposer une consommation de la musique en ligne alternative à la pratique du peer to peer et à en vivre. Le MP3 gagne dans l'inconscient collectif son statut de produit commercial, dont l'accessibilité a un coût. Et internet devient à bien des égards un partenaire commercial plus qu'un concurrent.

« Quand l'histoire se répète »

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En retraçant les arbres généalogiques de chacune des grandes maisons de production de disques, on remonte systématiquement jusqu'aux racines de l'industrie de la musique enregistrée, à la fin du XIXe siècle. Depuis ses débuts, l'industrie du disque a subi plusieurs bouleversements. Le terme « crise » montrait souvent le bout de son nez avant de se rendormir jusqu'à la vague suivante. Mais les maisons de production sortaient renforcées de ces périodes.

-         Dans les années 20, les radios pirates diffusent sans permission les œuvres des maisons de production et adoptent en définitive un profil similaire à celui des logiciels de partage sur internet avant d'être régulées et de voguer aux côtés des majors.

-         La crise de 29 manque de sonner le glas des majors, sauvées in extremis par leurs fusions entre elles ou avec les grands groupes radiophoniques, notamment, par exemple, RCA rachetant Victor.

-         Les maisons de production crient au loup dès les années 70 quand la cassette audio créée par Philips est vendue au grand public. L'argument ressemble à celui d'aujourd'hui. L'enregistrement domestique rendrait les productions commerciales obsolètes. Pourtant, les disques continuent à se vendre.

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-         La récession du disque n'arrive qu'à la fin des années 70. Les chiffres plafonnent avant que n'apparaisse, quelques années plus tard, un nouveau support salvateur, le CD.

Face à l'émergence des nouvelles technologies, les lobbys ont souvent pu influencer des lois les protégeant. Parallèlement, la période protégeant les droits d'auteur n'a pas cessé de croître.

D'un point de vue économique, les maisons de production se sont renforcées au fil du siècle. D'abord à travers toute une série de fusions et de rachats d'autres firmes musicales (Warner, Atlantic et Elektra, par exemple, ou encore plus récemment Sony et BMG). Également par leur appartenance à des conglomérats multimédias puissants et par une politique de plus en plus systématique de synergie des médias. Synergie avec la radio, la télévision, le cinéma, et aujourd'hui internet, qui devient davantage un maillon de l'industrie du divertissement plus qu'une technologie libératrice des dogmes commerciaux.

Il y a toutefois au moins deux différences avec le cas Internet. La dématérialisation de la musique rend le support matériel obsolète. Si le CD remplaçait le 33 tours, il restait un support manufacturé. Avec le MP3, l'industrie de la musique doit composer différemment. L'autre différence semble être la démocratisation et la facilité d'accès aux techniques d'enregistrement de la musique, permettant aux groupes plus humbles de créer plus aisément une production musicale alternative. Production qui n'a malgré tout qu'un impact limité face aux arcanes de la distribution et de la promotion des grandes majors.

Philippe Lecrenier
Novembre 2009

crayon

Philippe Lecrenier est diplômé de l'ULg en information et communication à finalité presse écrite et audiovisuelle. Il évolue également au sein du groupe de folk rock Yew. 

 


 

1 CHOMSKY Noam et MCCHESNEY Robert, Propagande, medias et démocratie, Québec, Écosociété, 2000, p. 127.
2 Rapport financier annuel d'Apple (2008) http://library.corporate-ir.net/library/10/107/107357/items/315133/AAPL_10K_FY08.pdf, p.43, consulté le 3 novembre 2009
3 DENOEL Thierry, L'industrie musicale ne comprend toujours rien au net, http://levif.rnews.be/actualite/technologie/72-63-29787/l-industrie-musicale-ne-comprend-toujours-rien-au-net.html, consulté le 3 novembre 2009
4 http://www.wired.com/epicenter/2008/12/warner-music-gr/, consulté le 3 novembre 2009