Censures et subversions : exposition, colloque, concert

Le 9 novembre 1989 tombait le « Mur de Berlin », symbole de la Guerre froide et de la séparation politique entre les deux Europe, de l'Est et de l'Ouest. Vingt ans plus tard, une exposition et un colloque, « Censures et subversions », co-organisés par le Service de philosophie morale et politique de l'ULg et l'Université de Mons, proposent une réflexion sur les formes qu'emprunte la pensée critique, lorsqu'elle doit s'affranchir des méthodes d'intimidation et de censure exercées par un régime autoritaire.     

Le 9 novembre 2009, il y aura exactement vingt ans que les Allemands de l'Est ont pu franchir sans danger et sans visa particulier la frontière entre les deux Allemagne. Cet événement, nommé symboliquement « chute du Mur de Berlin », marque la fin de la Guerre froide et constitue un fait décisif pour l'Europe, qui cesse ainsi d'être divisée. Mais cela signifie aussi que ce n'est que depuis deux décennies que la liberté d'expression est autorisée dans l'ensemble des pays européens.

Que faire lorsqu'on se trouve dans un régime où la liberté d'expression n'existe pas ? À première vue, il semble qu'il n'y ait que deux attitudes possibles : se battre ou se soumettre. Ce sont en effet les seules issues habituellement considérées, la première étant généralement valorisée, la seconde particulièrement dépréciée. Pourtant, si le rôle des opposants radicaux n'est pas sans effet – surtout lorsque, par leur action, ils alertent et concernent la communauté internationale –, ce sont rarement eux qui, seuls, parviennent à renverser ces gouvernements. Un rôle majeur dans la remise en cause profonde des régimes d'oppression est tenu par ceux que j'appellerais les travailleurs de l'ombre, ceux qui font semblant d'adhérer au régime (position indispensable pour agir face à un ennemi plus puissant et qu'on ne peut purement et simplement défier) mais qui, de manière souterraine, en sapent les fondements. À moins que l'Histoire ne les désigne comme des résistants – situations rares car ils ne font pas sauter des ponts mais sapent les idées, ce qui est nettement moins spectaculaire –, ces individus ne passent généralement pas pour des opposants, mais pour des collaborateurs et sont donc d'autant plus décriés. Ils jouent pourtant un rôle essentiel par le minage de l'idéologie.

Le rôle subversif des travailleurs de l'ombre

Comment procèdent-ils pour parvenir à passer pour orthodoxes tout en envoyant un discours subvertissant les valeurs ou les vérités du régime ? Ils jouent en fait de l'équivoque, s'adressant simultanément à plusieurs publics à la fois, de manière à ce que seuls ceux qui ont déjà les critiques à l'esprit – ou qui sont prêts à entrer dans une mise en cause de certains aspects du pouvoir – puissent les percevoir. C'est ce que Leo Strauss a appelé l'art d'écrire ou l'écriture entre les lignes1.

Prenons un exemple tiré de l'Histoire. Théophile de Viau (qui fut condamné pour son Parnasse satyrique et dont l'effigie fut brûlée vive à sa place en 1623) écrit à propos de Dieu au début du XVIIe siècle, alors que l'Inquisition est encore puissante en France : « Qui le craint ne craint rien ». L'affirmation peut passer pour entièrement acceptable même aux yeux de l'Église, puisqu'elle peut se comprendre comme le fait que celui qui craint Dieu et qui, par conséquent, se conduit en suivant scrupuleusement ses commandements, n'a rien à craindre et sera sauvé. Mais celui qui a déjà des conceptions athées peut aussi comprendre dans cette formule que Dieu est équivalent à rien et donc qu'il n'existe pas. Il envoie ainsi dans le même temps deux messages opposés à deux lecteurs dont les conceptions diffèrent.

 

Idéologies de l'image

In god we trust


Il existe de nombreuses techniques permettant d'agir de même, tant par les mots que par les images. Prenons un exemple graphique. Cette affiche politique de Gilles Dupuis va s'interpréter très différemment selon l'idéologie des personnes qui la regardent et selon le champ socio-culturel où elle se trouve. Imaginons-la dans l'Amérique profonde, au sein d'une société fortement religieuse et absolument convaincue de l'importance du libre accès aux armes à feu non seulement en tant qu'identité nationale, mais aussi en tant que moyen indispensable à la préservation des libertés individuelles. Dans ce cadre, ou si elle est réalisée par un des membres du lobby des armes, l'affiche sera perçue comme un rappel du fait que Dieu guide les mains armées de ses fidèles serviteurs et que, parallèlement, il faut une armée – concrète ou non – pour défendre la religion, les deux allant sans doute de pair. Par contre, si cette affiche est placardée en Europe, elle va plutôt dénoncer les liens étroits entre le lobby des armes à feu et les extrémistes religieux, par exemple. Comme on le voit, que ce soit avec le langage ou avec les images, voire les deux ensemble – car on peut tout à fait concevoir un texte qui démontrerait exactement le contraire de ce qui est en fait exprimé par les images ou inversement –,  l'équivoque est organisée sciemment, afin que des interprétations différentes ou opposées soient menées par des publics divers.

<< Gilles Dupuis - France - Nous croyons en Dieu ! In god we trust © 10e Triennale Internationale de l'Affiche Politique, Mons 2007.

Mais on peut aussi douter de l'efficacité d'une telle technique. En effet, si seuls ceux qui ont déjà à l'esprit de telles critiques les perçoivent, quel rôle effectif peut revêtir ce type de message ? Autrement dit, ne prêche-t-on pas nécessairement des convaincus ?

En fait, les choses sont un peu plus compliquées. D'une part, sous les régimes où manque la liberté d'expression, celle-ci n'est pas autorisée parce qu'il est important que l'idéologie officielle soit partagée par l'ensemble des membres de la société. Et ce pouvoir est d'autant plus fort qu'aucune critique interne ne vient mettre en cause son idéologie. Dans ce cas, le seul fait, pour les opposants ou les critiques, de trouver un moyen de communiquer entre eux, et donc de savoir qu'ils ne sont pas isolés, est loin d'être innocent. D'autre part, si une personne commence à ressentir les défauts du régime sans encore réussir à en prendre tout à fait conscience ou sans être encore à même de critiquer la situation, dans ce cas, il y a de fortes chances qu'elle puisse percevoir l'écriture « entre les lignes », qui servira ainsi de déclencheur. Ce type de langage a donc également une fonction éducative.

À cette subversion dissimulée, bien plus difficile à repérer et dont l'action est moins éclatante, on préfère souvent les héros et les martyrs... Les travailleurs de l'ombre jouent portant un rôle fondamental dans la transformation de nos sociétés.

Pour célébrer le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin  de manière active en touchant le plus grand nombre, l'Université de Mons (Anne Staquet), le Service de philosophie morale et politique de l'ULg (Anne Herla) et plusieurs organismes associés2 ont mis au point trois activités : une exposition, « Esthétique de la résistance », organisée autour de trois thèmes : le Mur de Berlin, la liberté d'expression et l'équivoque et la subversion ; un  Colloque, « Penser librement sous la censure », qui analyse, à travers des situations concrètes issues d'époques diverses, les moyens par lequels les intellectuels et les artistes parviennent à exprimer des idées subversives en dépit de la censure ; et un concert, le « Quatuor à cordes n° 8 » de Chostakovitch interprété par l'Ensemble Musiques Nouvelles. Celui-ci sera précédé d'une conférence de Bernard Foccroulle, qui expliquera comment la musique peut elle aussi apparaître dangereuse pour un pouvoir politique et comment un compositeur peut critiquer et composer « entre les lignes ».

 

Anne Staquet
Octobre 2009

 

icone crayon

Anne Staquet enseigne la philosophie aux Universités de Mons et de Liège. Elle vient de publier Descartes et le libertinage (Paris, Hermann, 2009).

 

 


 

 

Indications pratiques

Exposition du 11 novembre au 20 décembre 2009, du mercredi au dimanche de 12 à 18, à l'Université de Mons, Espace Terre et Matériaux.Vernissage : le 6 novembre à 18h.

Colloque du 10 au 12 décembre 2009, à l'Université de Mons, auditoire 12.

Concert le 12 décembre 2009 à 16h à l'Université de Mons, Espace Terre et Matériaux.

Informations



1Leo Strauss, La persécution et l'art d'écrire, Paris, Éditions de l'Éclat, 2003.
Un colloque sur l'art d'écrire de Leo Strauss a été organisé l'an dernier à l'ULg par le département de philosophie morale et politique de l'Université de Liège et le service de philosophie de l'Université de Mons.
2Le musée des Beaux-arts de Mons, le manège.mons/Triennale Internationale de l'Affiche politique, Présence et Action Culturelles, le Centre Interdisciplinaire d'Études Philosophiques de l'Université de Mons, Musiques Nouvelles et Culture & Démocratie.