Après une programmation par événements, l'an dernier, se focalisant sur divers aspects du cinéma, le ciné-club Nickelodeon a repris ses activités en octobre 2009 avec une sélection hebdomadaire de longs métrages contemporains très variés. La première projection était celle du film singapourien Be with me, réalisé par Éric Khoo en 2005.
Le film fait le portrait de quatre histoires d'amour atteintes de mutité. Celle d'un vieil homme qui, après le décès de son épouse, cesse définitivement de parler. Celle d'un jeune gardien amoureux qui ne trouve pas ses mots. Celle d'une jeune fille prise au piège de la télécommunication. Et enfin celle, réelle et documentaire, de Theresa Chan, une dame âgée atteinte de surdité, puis de cécité, qui rédige ses mémoires, dont le film est inspiré.
La mutité en tant qu'elle est un des thèmes principaux du film est présentée par Éric Khoo selon des choix formels et esthétiques particuliers, qui mettent l'accent sur l'impassibilité des visages, la quasi-absence de dialogues et le jeu entre vide et plein, absence et présence. Très rapidement, Be with me se donne à voir comme un film muet. On sait pourtant que ce qu'on nomme « cinéma muet » pour désigner le cinéma des origines est en réalité un « cinéma sourd », puisque ce qui le caractérise n'est pas le mutisme (les acteurs parlaient), mais la surdité (le dispositif d'enregistrement du son n'était pas sollicité). Dans Be with me, la situation est inverse : le dispositif d'enregistrement du son est utilisé, mais il semble qu'il n'y ait plus rien à entendre. L'indicibilité ambiante fait donc de Be with me un film vraiment muet, où la communication, à l'instar de celle du cinéma des premiers temps et son recours aux cartons, ne trouve d'échappatoire que dans l'écrit.
L'écriture, sous toutes ses formes, se trouve dès lors au centre du film. Que ce soit sur la page blanche, la machine à écrire, l'ordinateur ou le téléphone portable, les personnages vont écrire pour communiquer. On peut citer par exemple le SMS : alors qu'il est devenu un moyen de communication comme un autre, on remarque qu'il a pu suggérer de nouvelles situations dramatiques, devenues maintenant classiques dans le cinéma contemporain ou dans les séries télévisées récentes. Dans Be with me, le SMS, en plus d'être le médium principal d'une situation dramatique (celle d'une jeune fille désespérément amoureuse), il problématise la question de la communication et, par un rapprochement lié à la thématique même du film, il problématise également la mise en scène et les formes cinématographiques. En effet, en cadrant une bonne partie de ses plans sur des écrans numériques, Éric Khoo alterne des visages et des intertitres (des intratitres en l'occurrence) pour créer une forme de dialogue muet aux apparences télépathiques.
Cela met en évidence ce nouveau personnage cinématographique, qu'on retrouve de manière plus radicale chez Hou Hsiao-Hsien, dans la troisième partie de Three Times, sorti la même année : un personnage qui s'exprime principalement par le texte écrit et qui, lorsqu'on lui retire ses moyens textuels de communication, se voit affecté dans son intégrité. Le téléphone portable, comme un prolongement de son corps, devient presque un élément constitutif de ses sens physiologiques.
Be with me, dans sa relation au texte, semble établir une liaison paradoxale entre Histoire du cinéma et Histoire de l'écriture. À l'ère contemporaine de la dématérialisation des caractères écrits et de leur prétendue transparence, Khoo montre que ce sont des choix formels anciens, à l'origine même du langage cinématographique, qui resurgissent de manière « naturelle », dans le sens où ils ne sont plus le fait de contraintes techniques (absence de prise de son), mais le fait de contraintes conjoncturelles liées à un contexte géopolitique et linguistique particulier. Singapour est en effet un pays où on parle le chinois, l'anglais, le malais et le tamoul et cette dimension polyglotte le place au cœur de débats et d'études linguistiques qui mettent en évidence les problèmes de communication qu'il rencontre, non sans conséquences sur le lien social qui consolide les générations.
Mais à l'avant plan, au-delà de cette dimension métalinguistique, Be with me traite malgré tout - et avant tout - de cette sensibilité humaine qui existe au-delà des sens, de ces messages qui existent au-delà des mots et de la communication qui se passe des moyens. Avec virtuosité, Khoo montre qu'il est possible de rédiger les mets et de lire les mains, mais également de déguster le silence et d'humer l'obscurité.
Il serait néanmoins téméraire de vouloir en dire assez sur un film qui trouve dans le cinéma, précisément, le moyen probablement exclusif de figurer l'indicible et d'interroger les sens. Et comme l'écrivait paradoxalement Shih T'ao, peintre chinois du XVIIe siècle, sur une de ses peintures : « Quand le tableau atteint l'indicible, comment oser y ajouter un vers ? » Ne reste qu'une chose à faire.
Abdelhamid Mahfoud est étudiant en 2e année de master en Arts du spectacle, finalité spécialisée en cinéma documentaire.
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Be with me, Éric Khoo, Singapour, 2005
Inspiré des mémoires de Theresa Chan
Écrit par Éric Khoo et Kim Hoh Wong
Avec Theresa Chan, Chiew Sung Ching, Lawrence Yong, Seet Keng Yew, Ezann Lee, Samantha Tan
Musique composée par Kevin Mathews et Christine Sham
Photographie par Adrian Tan

