Des bulles sous la botte

Les rapports forcément très complexes avec les autorités de la censure sont maintes fois mis en évidence. Ainsi, dès l’évocation de L’Agent VZ333, de Depierre et Funcken, dont le scénario aurait sa part de responsabilité dans la suspension de l’hebdo Les Aventures illustrées, car il n’était pas de bon ton de mettre en scène des espions… Combien de publications cesseront de paraître, voire seront d’emblée interdites, par la Propaganda ?

Autre phénomène intéressant, à situer dans le prolongement de la vie des journaux : les clubs de lecteurs, qui prennent en quelque sorte le relais des mouvements de jeunesse, et qui remporteront un succès énorme auprès des enfants de l’école catholique. Adoptant une devise optimiste (« Toujours sourire » est celle des Petits Belges), donnant droit à une carte de membre, un insigne, voire un uniforme, ces structures joueront un rôle essentiel de relais et de fidélisation, via le courrier des lecteurs ou l’idée de publier la photo des petiots dont c’est l’anniversaire…

Certains articles de Lambeau ont valeur de monographie, comme par exemple ceux consacrés à des éditeurs (Jan Meuwissen) ou à des publications phares. L’histoire du Soir volé est bien entendu relatée, mais d’autres organes de presse méritent autant d’attention. Bravo ! fut de ceux-là, et Lambeau consacre un dizaine de pages à étudier l’évolution et les aléas de cet hebdomadaire en néerlandais créé en mai 1936 et qui ne devint bilingue qu’à partir de décembre 1940. Après avoir accueilli Félix le Chat, des contes de Jean Ray, Flash Gordon ou les dessins du peintre expressionniste Frits Van den Berghe, Bravo ! conquiert à l’époque de la guerre un lectorat plus jeune (la tranche des 10 ans), ce qui lui permet de moins attirer l’attention de la Propaganda. La ligne directrice restera  quant à elle d’un apolitisme sans concession. Une prudence stratégique, sans conteste, mais courageuse aussi quand il s’agissait de refuser de faire la promotion de l’anti-bolchevisme, et qui permettra au journal d’atteindre des records de tirage (337000 en avril 1944 !) puis de se maintenir une décennie après-guerre.

nimbusAlors que certains genres tombent en désuétude (les histoires de cape et d’épée, plus prisées en roman), les veines les plus appréciées sont bien entendu celle des récits d’aventure et celle du divertissement. La première procure au lecteur un dépaysement en l’emmenant dans de lointaines contrées dont le choix n’est cependant pas toujours innocent sur le plan idéologique. Le grand Nord, L’Inde, L’Égypte ou le plateau tibétain… Autant de destinations qui rappellent la quête de l’Ultima Thulé chère à maints illuminés de la pureté aryenne, souvent férus d’occultisme. Le comique est représenté par une foule de personnages, héros drolatiques de BD spinaliennes (présentées comme des images d’Épinal), en bandes horizontales ou en gaufrier. On rencontre, parmi cette cohorte, Bimbo, l’éléphant éternelle victime de ses espiègles neveux, ou l’étourdi de service au crâne surmonté de son unique cheveu rebelle, Le Professeur Nimbus. Un onirisme beaucoup plus délicat et spirituel est au rendez-vous dans Les Aventures de Bimelabom et sa petite sœur Chibiche de Jacques Laudy, qui narre les péripéties du duo, égaré dans une forêt peuplée d’êtres plus bizarres les uns que les autres. La SF n’est pas en reste, même si elle est souvent sujette à méfiance car suspecte d’être téléguidée par l’Oncle Sam. Il n’empêche que Sur la planète rouge de Roland Forgues demeure un album emblématique, nourri aux mamelles de la novlangue autoritaire et d’un imaginaire complotiste, mais où figurent de troublantes prémonitions en matière d’innovations technologiques.

À côté des portraits ou des études d’albums, l’approche thématique est particulièrement intéressante : transversale au niveau chronologique comme idéologique, elle permet de saisir en filigrane l’évolution de la situation de guerre. Ainsi de la mise en scène de l’alimentation, qui souligne la faim à laquelle est livrée la population et les fantasmes de choux à la crème et de denrées rares dont elle se… nourrit, tant bien que mal. On comprendra ailleurs à quel point le recours aux allégories animalières (représentant des lapins agiles ou de rusés renards) fut souvent à même de tromper la vigilance des censeurs.

Les phobies sont elles aussi traitées en soi. Concernant l’antisémitisme, qui fut présent à travers la caricature davantage que dans des histoires très élaborées, l’attitude sur laquelle il est le plus opéré de retour est celle d’Hergé. Lambeau revient ainsi sur la fameuse scène prenant place dans L’Étoile mystérieuse et montrant deux mercantis juifs qui se réjouissent des retombées économiques favorables qu’entraînera l’Apocalyspe sur leur commerce… Mais le créateur de Tintin ne sera pas le seul à user de ces clichés nauséabonds. Jijé commettra lui aussi de tels dessins, où les accents retranscrits, les traits physiques grossis, le caractère raciste des stéréotypes ne font aucun doute quant à leur caractère antisémite.   

rayonUAu rang enfin des perles et des curiosa, citons en vrac Le Voyage d’un C.R.A.B., BD spinalienne publiée dans la Gazette de Charleroi et qui retrace le parcours d’un jeune conscrit de 17 ans, non formé au service militaire, tentant de rejoindre le Centre de Recrutement de l’Armée Belge ; Lambeau nous en dit que « Malgré ses défauts graphiques, ce témoignage sur cet épisode mal connu de notre histoire possède une réelle valeur pittoresque et documentaire ». Il y aussi la passionnante trajectoire de la maison d’édition Gordinne, appelée à devenir le foyer d’une école « franco-liégeoise » de BD mais dont, hélas, les archives disparurent dans l’incendie de l’imprimerie en 1946 ; des figures étonnantes, à l’instar de Bernard Heuvelmans, le conseiller scientifique d’Hergé et accessoirement fondateur de la cryptozoologie ; enfin, à un niveau stratosphérique, l’album mythique Le Rayon U, signé E. P. Jacobs, très pertinemment analysé par Lambeau.

Ce maître ouvrage nous invite donc à (re)visiter l’un des pans les plus obscurs d’un art réputé de pedigree belge. Mais de quelles inestimables trouvailles sont parfois rehaussés les murs des pires souterrains…

Frédéric Saenen
Juin 2013 


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Frédéric Saenen
est chargé d'enseignement en français-langue étrangère à l'ISLV. Il publie de la poésie, des nouvelles et des articles de critique littéraire.



Frans LAMBEAU, Préface de Philippe GODDIN, Dictionnaire illustré de la bande dessinée en Belgique sous l’occupation, André Versaille éditeur, 334 pp., 34,50 €.

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