Winter Journal by Paul Auster

À 66 ans, Paul Auster entre aujourd’hui dans « the winter of [his] life » (Auster 2012 : 230, formule empruntée à son dernier ouvrage intitulé Winter Journal). L’écrivain new-yorkais, auteur d’un grand nombre d’œuvres – poésies, romans ou essais – a repris la plume durant l’hiver 2011 pour s’attaquer à une forme qu’il avait déjà utilisée dans The Invention of Solitude ou The Red Notebook : le récit autobiographique. Docteur honoris causa de l’Université de Liège depuis 2007, Auster est certainement l’un des auteurs les plus prolifiques de ces vingt dernières années. Depuis la parution de The New York Trilogy en 1987, cet amoureux de Brooklyn et de Paris, de voyages et de cinéma, partage ses mots avec un style et une lucidité qui lui sont propres.

hiverComment peut-on aborder sa propre vie après 40 ans de carrière, des deuils, des souffrances mais aussi des joies et des rencontres, comment peut-on – selon ses propres termes dans un entretien avec François Busnel en janvier 2013 – « faire ressentir ce qu’est un être humain » ? Pour cela, Auster emploie dans Winter Journal, la deuxième personne du singulier ; un « tu » qui lui permet de s’adresser à lui-même tout en incluant le lecteur dans une conversation intime. Il s’agit pour le narrateur d’être le plus honnête possible, de se souvenir et de ne pas cacher que la mémoire est parfois éphémère : on ne peut pas tout se rappeler.

Les souvenirs sont issus d’une mémoire physique, une mémoire faite de cicatrices qui sont des marques de la vie, des lettres qui appartiennent à « the secret alphabet that tells the story of who you are » (Ibid. : 5). Les souvenirs sont construits à partir de sensations et d’émotions, une odeur ou une musique peuvent les raviver dans un processus proustien et aléatoire. La mémoire est une errance, une marche qui peut bifurquer à chaque coin de rue et nous amener à d’autres sensations parfois oubliées, parfois profondément enfouies. Cette métaphore de la promenade convient peut-être particulièrement à Paul Auster qui compare souvent l’écriture à la marche à pied. D’ailleurs, c’est comme ça que lui-même se définit : « for that is how you see yourself whenever you stop to think about who you are : a man who walks, a man who has spent his life walking through the streets of cities. » (Ibid. : 59) Ceci n’est pas sans rappeler certains de ses personnages comme Quinn, le détective condamné de City of Glass, voué à l’échec et perdu dans l’immensité de verre et de béton de New York.

Néanmoins, Paul Auster, quant à lui, ne se perd plus dans les rues de Brooklyn ou de Manhattan. Ses promenades lui permettent de trouver le rythme parfait, la musique des mots qui pourront glisser sur la page comme ses pieds sur le bitume :

In order to do what you do, you need to walk. Walking is what brings the words to you, what allows you to hear the rhythms of the words as you write them in your head. […] Writing begins in the body, it is the music of the body, and even if the words have meaning, can sometimes have meaning, the music of the words is where the meanings begin. […] Writing as a lesser form of dance. (Ibid. : 224-225)

L’écriture est une marche, un voyage dans lequel le corps se met en mouvement, réveille ses sens – regarde, écoute, touche, respire – pour transmettre un peu de sa vie et de ses souvenirs, un peu de ces choses qui font d’un auteur un être humain.

Le journal est surement aussi pour Auster une façon d’essayer de se connaître, « to know who you are » (Ibid. : 115), bien que « who you are is a mystery and you have no hope that it will ever be solved. » (Ibid. : 117). La question de l’identité est récurrente dans l’œuvre de Paul Auster même si au fond elle ne reste que cela : une question. Il n’y a pas de réponse simple et définitive, tout comme l’on pourrait dire qu’il n’y a pas « un » mais « des » Paul Auster. L’enfant né dans le New Jersey le 3 février 1947 ; l’adolescent à la découverte de sa sexualité ; le jeune homme qui voyage à Paris pour la première fois ; l’étudiant à Columbia ; la sexualité de cet homme entre relations amoureuses et prostituées ; le poète un peu bohème ; l’homme récemment marié et devenu père ; celui qui connaîtra le divorce en 1978, le deuil de son père en 1979, la solitude jusqu’à sa rencontre avec Siri Hustvedt, leur fille, le deuil encore à la mort de sa mère en 2002, suivi d’une crise de panique terrible et enfin l’écrivain à succès qui revient sur ces différentes facettes aujourd’hui.

Sa relation aux autres constitue peut-être un début de réponse à cette question de l’identité car pour Auster « We are all aliens to ourselves, and if we have any sense of who we are, it is only because we live inside the eyes of others. » (Ibid. : 163-164) Tout comme nous ne pouvons pas voir notre propre visage, nous n’existons qu’à travers le regard d’autrui, ami ou ennemi.

Ainsi, Winter Journal peut se lire comme « the accumulation of memories and perceptions you continue to carry around in your body » (Ibid. : 132) ; des souvenirs et sensations qui ressurgissent lorsqu’une personne atteint « l’hiver de sa vie ». Cette métaphore de l’hiver est aussi présente tout au long du livre, à commencer par son écriture durant l’hiver 2011. La neige qui tombe sur New York permet de redécouvrir une page blanche, une nouvelle étape dans la vie de l’auteur qui doit en saisir le sens et la mêler à l’encre pour garder sa trace. La neige, le vent, le froid sont également autant d’éléments qui ramènent Auster en arrière, à d’autres hivers comme celui de 1979 lorsqu’il apprit la mort de son père ou encore à cet autre souvenir :

[…] the snow, the snow that falls endlessly all around you, up to your knees, up to your waist, growing like the sunflower that shot past your head in your mother’s garden when you were a boy, more snow than you have seen anywhere else, and suddenly you are reliving a moment from the mid-nineties, when you and your wife and daughter had made the annual Christmas pilgrimage to Minnesota […] (Ibid. : 206)

D’une certaine manière, cet extrait révèle le procédé d’écriture d’Auster dans Winter Journal. En effet, l’écriture suit les digressions de la mémoire qui, en voyant la neige tomber dehors, ramène l’auteur à son enfance avant de lui rappeler un Noël passé chez sa belle-famille dans le Minnesota.

En prenant « the black fountain pen you are using to write this journal » (Ibid. : 164), Paul Auster repense aussi à tout ce qu’il a lu, à tous les auteurs qui, de près ou de loin, l’ont influencé, comme par exemple et pour ne citer qu’eux : Keats, James Joyce, Joubert et même sa femme Siri Hustvedt dont il cite un long passage du poème en prose intitulé Reading to You (98-99). Cette intertextualité apporte une dimension nouvelle ainsi que de la profondeur à l’ouvrage, ne le réduisant pas à une « simple » autobiographie – si tant est qu’il existe quelque chose de tel – mais à une véritable œuvre littéraire, comme le clame d’ailleurs l’auteur dans son entretien avec François Busnel.

Ce rapport à l’intertextualité, ce style d’écriture nous permettent de faire un lien avec un livre peut-être encore plus métaphysique : Ventanas de Manhattan de Antonio Muñoz Molina (2004). Dans cet ouvrage, un auteur-narrateur – jamais nommé – se promène nonchalamment dans les rues de Manhattan et décrit ses sensations et émotions qui sont autant de fenêtres sur ses souvenirs, semblables aux tours de vitres qui peuplent la ville. C’est une écriture de la mémoire qui, par essence, est digressive. Un souvenir conduit à un autre souvenir dans un processus infini qui explore l’intérieur de l’être. Écrire revient à ouvrir une fenêtre sur soi-même et ainsi sur le monde. La vie est complexe et éphémère et une fois arrivé à « l’hiver » de cette vie, il revient à l’écrivain d’en laisser une trace dans un Red Notebook ou dans un Winter Journal, pour tenter de se comprendre. Le journal de Paul Auster est un « journey through winter » (Ibid. : 220), un voyage à la fin duquel, comme l’a écrit Joseph Joubert, « One must die lovable (if one can). » (cité dans Ibid. : 215)

Antoine Dechêne
Mai 2013

crayongris2Antoine Dechêne est chercheur boursier au sein du department de littératures anglaises et américaines modernes ainsi que du CIPA. Ses recherches, financées par Belspo dans le cadre d’un programme PAI, portent sur le roman policier métaphysique.