De la scène théâtrale à la captation sur DVD

Les éditions Montparnasse se sont fait une place de choix dans le secteur encore restreint de la captation théâtrale. La Comédie française est à l’honneur avec deux coffrets, l’un consacré à Molière avec dix-sept DVD, l’autre reprenant une sélection de vingt-cinq anciennes mises en scène, auxquelles viennent de s’ajouter deux plus récentes, L’Avare et Fanny. Et son catalogue s’est récemment enrichi de cinq comédies de Shakespeare adaptées par la BBC. Nancy Delhalle, enseignante à l’ULg, en profite pour faire le point sur le théâtre aujourd’hui en Fédération Wallonie Bruxelles.

moliereLongtemps, contrairement aux livres, au cinéma ou à la musique, le théâtre n’a eu qu’une seule vie. Une fois jouée, une pièce ne laissait en effet nulle trace (sinon dans l’esprit de ses spectateurs). Et si c’est encore le cas pour la majorité d’entre elles, de plus en plus de spectacles sont maintenant captés et ainsi sauvés de l’éphémère, hier (timidement) sur cassettes, aujourd’hui (plus largement) sur DVD (et Blue Ray).

Les éditions Montparnasse, très actives dans le cinéma (avec notamment à son catalogue Welcome in Vienna, Max Linder, Straub et Huillet, Jean Rouch, les premiers Moretti) et le documentaire (Céline Vivant, Être psy, Strip-tease, Les Prix Albert Londres, Octobre à Paris de Panijel), ont choisi d’investir dans le théâtre. Et principalement dans la Comédie française à laquelle deux coffrets sont entièrement dédiés. L’un réunit dix-sept pièces de Molière (dont L’Avare et Tartuffe dans deux approches différentes), l’autre vingt-cinq comédies et drames d’auteurs divers, majoritairement montés dans les années 1970-80 par des metteurs en scène très différents.

On peut ainsi savourer trois Marivaux, Les Acteurs de bonne foi (par Jean-Luc Boutté, 1978), Le Jeu de l’amour et du hasard (Jean-Paul Roussillon, 1976) et La Double inconstance (Boutté, 1982), deux Musset, Lorenzaccio (Franco Zeffirelli, 1977) et On ne badine pas avec l’amour (Simon Eine, 1978), deux Giraudoux, La Folle de Chaillot (Michel Fagadau, 1980) et Ondine (Raymond Rouleau, 1974), ainsi qu’Horace de Corneille (Jean-Pierre Miquel, 1972), Le Mariage de Figaro de Beaumarchais (Jacques Rosner, 1977), Le Partage de Midi de Claudel (Antoine Vitez, 1976), Le Roi se meurt d’Ionesco (Jorge Lavelli, 1977) ou Ruy Blas de Victor Hugo (Raymond Rouleau, 1972). Sans oublier plusieurs Molière et Feydeau. Mais aussi des œuvres plus rares, telles Le Cardinal d’Espagne de Montherlant (Jean Mercure, 1964), Le Légataire universel de Jean-François Regnard (Jean-Paul Roussillon, 1974), La nuit et le moment de Crébillon fils (Jean-Louis Thamin, 1978), Doit-on le dire ? de Labiche et Duru (Jean-Laurent Cochet, 1978) et, une véritable curiosité, Les Temps difficiles d’Édouard Bourdet (Pierre Dux, 1966). Outre la qualité des mises en scène, ces captations permettent de retrouver dans des rôles très différents de grands comédiens appartenant à la troupe de la Comédie française : Louis Seigner, Francis Huster, François Chaumette, Jacques Toja, Michel Aumont, Ludmila Mikaël, Michel Duchaussoy, Catherine Hiegel, Jean-Paul Roussillon, Jean Piat, Denise Gence, André Falcon, Françoise Seigner, Jacques Charon, Georges Descrières, Robert Hirsch, etc.

À ce coffret viennent de s’ajouter deux spectacles récents, L’Avare, mis en scène par Catherine Hiegel avec un Denis Podalydès grandiose qui donne toute sa mesure au personnage (décembre 2009), et, marquant l’entrée de Marcel Pagnol dans la maison de Molière, Fanny, dans une mise en scène parfois déroutante d’Irène Bonnaud (novembre 2008).

Une autre nouveauté, les cinq pièces de Shakespeare réunies dans un coffret (La Comédie des erreurs, La Mégère apprivoisée, Les Deux Gentilshommes de Vérone, Peines d’amour perdues, Le Songe d’une nuit d’été) ne sont pas des captations scéniques mais des dramatiques télés réalisées par la BBC entre 1978 et 1985. On y croise quelques comédiens rendus célèbres par le cinéma, Jon Cleese (Monty Python) et Helen Mirren (The Queen) ou, plus surprenant, par la musique, Roger Daltrey (un des fondateurs du groupe rock The Who). Si on est assez loin du théâtre pur, ces réalisations en VO sous-titrée sont extrêmement soignées et pourront séduire un public peut-être rétif aux conventions théâtrales. Et elles confirment que l’auteur dramatique anglais se prête aisément à ce type d’exercice.

« Une captation théâtrale ne trahit pas un spectacle, c’est tout autre chose, commente Nancy Delhalle, professeure d’histoire et d’analyse du théâtre  à l’ULg et auteure de nombreuses publications sur ce sujet. Le théâtre, c’est la présence dans un même espace-temps d’acteurs et de spectateurs. Cette dimension de « présence physique » est primordiale. Il est néanmoins très important que des captations existent. Je ne vois pas pourquoi le théâtre s’en priverait, elles sont aussi la marque de notre temps et, bien réalisées, elles possèdent de nombreux avantages. Beaucoup d’artistes veillent d’ailleurs à leur qualité et engagent une véritable réflexion sur le passage du théâtre au support enregistré. De plus, elles constituent une double forme de démocratisation. De l’accès au théâtre, d’abord, car elles nous permettent de voir quelque chose qu’on ne pourra plus voir. Du discours sur le théâtre lui-même, ensuite, qui, dès lors, n’est plus accaparé par ceux qui ont la chance d’avoir vu énormément de choses. Les captations peuvent aider à la diffusion dans le monde social de cette discipline devenue socialement minoritaire, à la fois comme art et comme pratique de loisirs ».

Votre doctorat en Communication a porté sur le Théâtre politique ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Dans cette thèse, je m’interrogeais sur ce que pouvait encore être, dans les années 1990-2000, le théâtre politique par rapport, d’une part, à la grande tradition, notamment celle de Brecht, et, d’autre part, aux formes qu’il avait pu prendre dans les années 1970. En partant d’un corpus puisé dans le champ théâtral belge, j’analysais les conditions de possibilité d’un théâtre politique. Mon hypothèse était de poser le théâtre politique comme paradigme et de voir comment, à différentes époques, ce paradigme s’actualisait. Face à un discours journalistique et à un métadiscours critique de type plus universitaire où s’amalgamaient théâtre critique, théâtre politique et théâtre engagé, je partais du postulat que tout ce qui semblait parler du social n’était pas forcément politique. J’ai travaillé sur les questions d’écriture, notamment chez Jean-Marie Piemme, dans 1953 et Café des patriotes, ou sur celles du spectacle, chez Jacques Delcuvellerie, particulièrement pour le spectacle du Groupov Rwanda 94. Bien entendu, l’héritage brechtien est présent chez l’un et chez l’autre mais la question était plutôt de voir comment cet héritage est à la fois validé et dépassé. Il me semblait que leurs approches, tant d’écriture que de travail de plateau, renouvelaient un certain nombre de manières de poser des questions et proposaient une recherche de type politique.

Quelles sont, d’après vous, les lignes de force théâtrales en Wallonie et à Bruxelles ?

Ce qui me paraît assez intéressant, c’est la multiplicité de créateurs, l’expression d’une force créatrice en beaucoup d’endroits. La transformation des structures institutionnelles dans les années 1990 a offert une place aux générations émergentes. On peut également observer un souci du social exprimé de plus en plus nettement par une série de jeunes artistes. Il est extrêmement intéressant de voir comment leurs spectacles dégagent des questionnements sur le monde et comment ceux-ci se sont renouvelés.

Et les nouveaux textes trouvent-ils leur place à côté des classiques ?

Cette distinction entre répertoire et création maintient une dichotomie qui ne me paraît pas très heureuse. Elle est à la fois artificielle et peu propice au mélange des publics et au réancrage des questions de créations théâtrales et de spectacles vivants dans le monde social. Je pense qu’il serait intéressant de proposer aux artistes émergents de travailler sur des textes du répertoire. Cela permettrait de voir comment la jeune génération s’empare de ces textes qui font sens pour le public, lui offrent des points de repère. Elle pourrait ainsi transmettre sa vision à la génération de spectateurs qui lui est contemporaine. Le théâtre étant un art vivant, quand on commence à s’y intéresser, on va en effet vers le théâtre en train de se faire, celui qui nous est contemporain.

Michel Paquot
Mars 2013

crayongris2  Michel Paquot est journaliste indépendant.

microgrisNancy Delhalle enseigne l'histoire et l'analyse du théâtre à l'ULg. Ses recherches portent principalement sur le théâtre contemporain, les dramaturgies et la sociologie du théâtre. Elle est membre du comité de rédaction de la revue Alternatives Théâtrales et du comité de lecture du Théâtre National.



Coffret Comédie française 25 DVD, 70 €
Coffret Molière, 17 DVD, 100 €
Fanny et L’Avare, 15 € chacun
Coffret Shakespeare, volume 1, 5 DVD, 40 €
Éditions Montparnasse