Page de Beckett et Beckett de Page

apicultureL’Apiculture selon Samuel Beckett  est un court récit ludique, jouissif et plein d’esprit, écrit par Martin Page, et mettant en scène un Samuel Beckett imaginaire et inattendu.

Ce court récit se présente sous la forme d’un journal tenu par un jeune homme ayant servi de secrétaire à Beckett à la fin de sa vie. Il s’agit, bien entendu, d’un jeu littéraire et d’une vision imaginaire du grand écrivain, peint ici sous les traits d’un barbu comique, apiculteur à ses heures sur les toits de son immeuble parisien, facétieux, engagé et portant les tenues les plus invraisemblables. Le contrat est clair d’emblée : Martin Page s’amuse à réinventer Samuel Beckett. Et il le fait avec humour, désinvolture et une belle audace. Son pseudo-journal se lit d’un trait et avec grand plaisir. En outre, il donne envie à son lecteur de réagir, voire de répliquer, ce que je ne vais guère me priver de faire ici.

La réponse de l’universitaire à l’écrivain moqueur

Bien qu’il s’agisse d’un texte court, L’Apiculture selon Samuel Beckett compte clairement deux parties distinctes. Les premières pages, qui tiennent à la fois de Borges, de David Lodge et de Pierre Bayard, mettent en place une petite fable savante et impertinente. Le texte commence par une mise en abyme : le premier narrateur est un spécialiste de Beckett présentant de façon sérieuse un manuscrit trouvé par miracle et remettant en cause tout ce que l’on sait quant à la fin de la vie de l’écrivain. Le secrétaire très particulier qui prend la parole ensuite raconte que Beckett s’amuse à tromper les universitaires en leur faisant parvenir de fausses archives, par jeu, mais aussi par esprit de contradiction : le statut du journal lui-même est peut-être dénoncé par cette fable initiale, qui ressemble à un serpent d’Escher se mordant la queue. Une intéressante réflexion sur la littérature, l’identité et le travail universitaire s’ensuit. Beckett, en tant que personnage de Page, y dénonce le fétichisme des chercheurs, trop centrés sur la vie des écrivains : « On ne sait rien de la vie d’Homère, pas grand-chose de celle de Cervantès, de Shakespeare et de Molière, cela n’empêche pas ces auteurs d’être universels et de donner lieu à des études critiques. La vie personnelle est très surestimée. » (p. 21) Et le narrateur lui lance : « Alors, vous êtes du côté de Proust contre Sainte-Beuve. » (p. 22)

Malgré le ridicule qu’il y a à répondre sérieusement à une attaque ironique, en temps que conservateur d’un fonds universitaire consacré à un écrivain (Simenon en l’occurrence), je me sens morveux et je me mouche. Avouons-le : c’est vrai qu’il entre un brin de fétichisme dans la conservation des archives littéraires. Un manuscrit authentique est traité avec plus d’égard que la photocopie du même manuscrit. Mais cet aspect des choses est tout à fait secondaire et n’occupe presque jamais les chercheurs. Depuis le Contre Sainte-Beuve de Proust, tout de même, de l’eau a coulé sous les ponts. Ainsi, en 1968, Roland Barthes a proclamé dans un texte célèbre la mort de l’auteur. Il est vrai que les études structuralistes qui se sont développées à la suite de l'article de Barthes sont loin derrière nous, elles aussi, désormais et que l'auteur a fait sa réapparition dans diverses disciplines, comme la sociologie de la littérature ou la génétique textuelle (qui étudie les brouillons), mais il est revenu à une autre place, libéré de toute forme de sacralisation. Les études qui consistent à chercher naïvement dans la vie de l’écrivain le secret de son œuvre ne sont jamais redevenues à la mode.

Mais montrons-nous beau joueur : cette remarque n’ôte rien au plaisir qu’on a à lire les délicieux paradoxes auxquels aboutissent les réflexions de Beckett selon Page, tels que : « Les universitaires comprendront mieux mon œuvre grâce à toutes ces fausses informations. » (p. 26) Ou : « Étudier ma vie, c’est un moyen de ne pas voir ce qui se joue dans la leur et que mes livres tentent de démontrer. » (p. 22)

À chacun son Beckett

Sans doute la fable aurait-elle pu se poursuivre dans la même direction : l’on apprendrait ainsi la réaction des professeurs ayant reçu les fausses archives, et l’on assisterait à une espèce d’escalade croquignolesque. Mais, on l’a dit, le récit de Page change de cap (sans pour autant mettre le Cap au pire) : Beckett apprend alors qu’En attendant Godot va être joué dans une prison en Suède et se préoccupe du sort des prisonniers concernés. La petite intrigue qui se noue alors est efficace et rapide et, à nouveau, elle donne envie de discuter avec l’auteur. Non plus en tant qu’universitaire, cette fois, mais en tant que lecteur de Beckett.

Le parti pris de Martin Page est audacieux dans la mesure où son personnage est Beckett sans l’être vraiment. Il en porte le nom, mais pas la coiffure ni les vêtements. Il est l’auteur d’En attendant Godot, mais renie la fameuse réponse donnée au journaliste qui lui avait demandé « Pourquoi écrivez-vous ? » (« Bon qu’à ça. ») En outre, il tient des propos volontiers péremptoires sur la politique, l’industrie sexuelle ou l’art. Le lecteur est mis par conséquent dans une position inconfortable : est-ce Beckett ou s’agit-il d’un personnage imaginaire ? Il ne s’en sort qu’en se disant : c’est Beckett selon Martin Page. Et, face à la subjectivité de l’écrivain, la sienne se dresse alors immanquablement (et elle a droit de cité, désormais, puisque, dans son article de 1968, Barthes concluait par : « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur » 1). Quoi qu’il en soit, « mon » Beckett ne saurait être celui de Martin Page, de sorte que, spontanément, certaines répliques me sembleront tout à fait crédibles et d’autres moins. Le lecteur se trouve dans la même situation que lorsqu’il va voir au cinéma une adaptation d’un roman qu’il a aimé : il est tout à fait impossible que l’acteur ait précisément le visage imaginé, de manière floue et subliminale, durant la lecture. Insistons-y : on accepte aisément les attaques de Page à la figure extérieure de Beckett (l’homme, sa coiffure, ses photos, sa vie, son prix Nobel, etc.), mais on résiste quant à ce que Ruth Amossy ou Dominique Maingueneau nomment l’ethos, c’est-à-dire l’image que l’écrivain donne implicitement de lui-même à travers ses écrits2.

Il est intéressant de se demander à quel point L’Apiculture… entraînerait une lecture différente si le personnage ne s’appelait pas Beckett, mais qu’il ressemblait tout de même à l’auteur d’En attendant Godot, comme un « frère de feintise » (pour prendre une expression de Queneau). Dans ce cas, le lecteur serait face à une création s’appuyant sur le réel (comme presque toutes les créations) et il n’aurait qu’à s’y laisser entraîner. Il entrerait dans l’imaginaire de Martin Page ou refuserait d’y entrer, mais il ne serait pas en mesure de le contester de l’intérieur : si chacun des lecteurs de Beckett (et je suppose que ceux de L’Apiculture de Page le sont en général) a forgé en lui sa propre image de l’écrivain irlandais, chacun n’a pas créé une fiction autour d’un auteur imaginaire lui ressemblant peu ou prou.

L’on n’aurait ainsi pas affaire à cette discordance inévitable. Mais ce serait peut-être dommage. La discordance en question, si elle est dérangeante, constitue l’un des attraits du livre. C’est elle qui donne envie de réfléchir à l’éthos beckettien, et de répondre à Page, comme je le fais dans cet article. En outre, elle confère une unité au récit, malgré le changement de cap de l’intrigue : on retrouve en effet la question initiale, celle de l’impact de l’image de Beckett sur la lecture de son œuvre. Le narrateur de Martin Page déclare en effet : « On devra oublier Beckett pour le redécouvrir et le lire comme il devrait être lu, sans la pollution de la renommée qui l’entoure aujourd’hui. Tout artiste est kidnappé. C’est lui rendre sa liberté que de l’oublier régulièrement, pour poser des yeux neufs sur son œuvre. » (p. 47) L’assertion est discutable dans la mesure où elle postule la possibilité d’une sorte de pureté dans le contact entre le lecteur et l’œuvre. Or, personne n’est jamais vierge face à un livre : le fait qu’un auteur soit célèbre, inconnu, tombé dans l’oubli ou sauvé du purgatoire influence également la lecture. Mais l’on peut s’accorder, avec Martin Page, sur le désir de dépoussiérer la figure de Beckett. Et le remercier de lancer le mouvement avec son épatant petit livre.

Laurent Demoulin
Mars 2013

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Laurent Demoulin est docteur en Philosophie et lettres. Ses recherches portent sur le roman contemporain belge et français, ainsi que sur la poésie du 20e siècle. Il est conservateur du Fonds Simenon de l'ULg.


 

1 Roland Barthes, « La mort de l’auteur » (1968), dans Œuvres complètes, tome III, 1968-1971, Paris, Seuil, p. 45

2 « Toute prise de parole implique la construction d’une image de soi. À cet effet, il n’est pas nécessaire que le locuteur trace son portrait, détaille ses qualités ni même qu’il parle explicitement de lui. Son style, ses compétences langagières et encyclopédiques, ses croyances implicites suffisent à donner une représentation de sa personne. » (Ruth Amossy, Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1999, p. 9)