Le RITU, une fenêtre sur le monde du théâtre universitaire

Un lien organique avec l’université

Loin de n’être qu’une activité extra-scolaire au sein de l’institution, le théâtre universitaire est intimement lié à la recherche et à l’enseignement. Ce lien étroit, qui a évolué au cours du temps, s’exprime au sein même du programme du RITU avec la mise en place de tables rondes, et plus récemment d’un colloque. Ce dernier témoigne d’une réelle volonté de croiser la perspective scientifique et la pratique théâtrale, avec l’intervention tant de chercheurs que de responsables de troupes. Cette année, le colloque du RITU sera centré sur la voix, avec notamment la participation de Dominique Morsomme, docteur en logopédie et orthophoniste à l’ULg. Cette association avec la recherche se marque plus encore au sein de l’AITU, l’Association Internationale de Théâtre à l’Université ; fondée en 1994 à Liège, elle rassemble des responsables de troupes de plus de cinquante pays à travers le monde. Les congrès qu’elle organise régulièrement renforcent les liens entre les différents théâtres, mais insistent également sur des thématiques précises, dont les rapports du théâtre universitaire avec l’enseignement, la recherche et avec le théâtre professionnel. Ces préoccupations se reflètent dans l’intitulé du dernier congrès en date – Traditions. Recherche. Expérience. Les composantes essentielles du théâtre universitaire contemporain – qui a pris place à Minsk en juillet 2012.

Si cette étroite collaboration entre chercheurs et praticiens tient tout particulièrement à coeur à l’équipe du TURLg, elle s’exprime aussi au sein d’autres troupes universitaires, dont celle de Bochum en Allemagne. Karin Freymeyer pointe certaines lignes directrices du travail du Studiobühne, représentatives du théâtre universitaire allemand dans son ensemble : leur répertoire, composé de productions de professeurs et d’étudiants en sciences du théâtre, s’oriente vers la recherche de formes théâtrales novatrices. Influencés par certaines troupes universitaires de renom – comme celles de l’université de Giessen –, ils enrichissent également leur expérience au contact de troupes étrangères. Karin Freymeyer souligne leur volonté omniprésente d’allier le scientifique et la pratique théâtrale, mais rappelle que toutes les troupes universitaires ne suivent pas le même modèle : certaines se concentrent sur des répertoires et des formes de jeu classiques, et restent hermétiques à toute influence extérieure. Katsiaryna Saladukha rappelle le rôle historique des universités comme «lieux d’expérimentation» et «d’énergie intellectuelle», les théâtres universitaires devant perpétuer ces traditions. Elle ajoute que le théâtre à Minsk – qui se développe avec succès depuis nonante ans au sein de l’université d’État du Bélarus – n’incombe pas à une faculté ou à un département distinct : les étudiants, toutes disciplines confondues, sont invités à y participer, voire à lancer de nouveaux projets.

La troupe de lʼInstitut National des Sciences Appliquées de Lyon

INSA (Lyon) - Celui qui dit oui, celui qui dit non 2011)En effet, contrairement à l’idée reçue, ces compagnies théâtrales ne se développent pas uniquement au sein des branches littéraires et artistiques : de plus en plus de théâtres universitaires voient le jour dans des facultés liées aux technologies, au management, ou plus rarement à l’ingénierie – et dans certains cas, souligne Alain Chevalier, le théâtre peut faire partie intégrante du cursus. Plusieurs exemples sont inscrits au programme du RITU cette année, comme l’Espaces Théâtre Management, de l’école nationale de commerce et de gestion de l’université marocaine Abelmalel Esaadi, ou le théâtre de la Fugue de l’université Pierre et Marie Curie à Paris, spécialisée en sciences et en médecine. En 2011, la scène liégeoise accueillait également l’Institut National des Sciences Appliquées de Lyon, venu interpréter Celui qui dit oui, celui qui dit non de Bertol Brecht. Cette école d’ingénieurs intègre le théâtre au cœur de son programme de cours sous la forme d’une section Théâtre-Études ; créée en 1991, elle constitue alors un cas unique en France. Avec ses homologues, l’université Technion en Israël et l’université Gedimunas en Lituanie, elle est une des rares écoles de sciences appliquées à proposer un théâtre universitaire encadré par des professionnels. Françoise Odin, responsable fraîchement retraitée de la troupe de l’INSA, souligne la spontanéité avec laquelle les futurs ingénieurs se lancent dans la pratique théâtrale. Formés par des comédiens, des metteurs en scène, un éclairagiste ou encore une vidéaste, ils acquièrent une culture du théâtre et le recul nécessaire à une interprétation de qualité. Plus largement, Françoise Odin revient sur l’histoire du lien qui unit théâtre et université en France. Du théâtre pratiqué dans les collèges jésuites aux 17e et 18e siècles – destiné à former la jeunesse noble aux auteurs classiques, mais également à adopter les qualités d’un courtisan – à la création du groupe du théâtre antique de la Sorbonne par Roland Barthes en 1936, il existe une longue tradition théâtrale au sein des établissements scolaires français. Elle connaît un renouveau dans le courant des années 60, quittant la restitution de la tragédie antique pour se tourner vers une forme nouvelle, qui prend comme appui l’innovation et la recherche. Ces troupes de théâtre universitaire nouvellement créées abritent certains des plus grands noms du théâtre français contemporain – comme Ariane Mnouchkine, fondatrice de Théâtre du Soleil en 1964. Une autre étape importante est l’apparition, dans les années 70, de plusieurs instituts d’études théâtrales ; ils témoignent de l’intérêt des universités pour l’enseignement du théâtre, jusqu’alors l’apanage des conservatoires, ainsi que d’une volonté d’allier théorie et pratique. Cet intérêt du monde scolaire pour la pratique théâtrale s’étend également, depuis une vingtaine d’années, à certains lycées : les anciens cours amateurs sont formalisés dans des options de pratique théâtrale, gérées en binôme par un professeur et un professionnel du théâtre. Enfin, de plus en plus de troupes naissent spontanément dans les milieux étudiants, parfois sans encadrement formel et professionnel. Si cet enthousiasme est évidemment de bonne augure pour la vie culturelle française, Françoise Odin pointe néanmoins un bémol : cet engouement massif pour le théâtre – qui se prolonge souvent du lycée à l’université – ne correspond pas à la réalité du marché de l’emploi. Et ce problème est d’autant plus aigu que l’identité des instituts d’études théâtrales reste indécise, face aux conservatoires qui dispensent une formation professionnalisante de haut niveau.

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