Entre les rayonnages de la bibliothèque Ulysse Capitaine, les vitrines se garnissent de livres signés François Jacqmin. Mêlant les mots aux traits, ils sont les fruits de la collaboration entre le poète et de nombreux artistes. Silvestre, Herman, Boulay, Amann, Leonardi, Vandercam, Hick, Lizène, Vandresse, Belgeonne : entre 1976 et 19951, tous ont prêté leur talent à la création de ces ouvrages d’art. Et la construction de ces livres repose sur un équilibre subtil : l’image n’illustre pas les mots, pas plus que ces derniers ne commentent l’image. Aucune des deux formes d’art n’est subordonnée à l’autre, mais elles cohabitent dans une étonnante harmonie. L’œil, qui suit la graphie des poèmes de Jacqmin, glisse subitement dans les traits peints ou gravés : il franchit – sans la sentir – la limite entre l’œuvre écrite et l’œuvre picturale. Ce tour de force réside dans la proximité et la connivence qui lient l’écrivain et les artistes, aux styles pourtant radicalement différents. Christine Maréchal, responsable de l’exposition François Jacqmin, Les livres d’artistes, commente cette complicité : « Il existe bien une relation entre l’auteur du Propre du temps et ses amis graveurs, peintres ou sculpteurs. Si les collaborations de François Jacqmin sont plutôt rares, elles sont certainement le reflet d’une amitié. » Le visiteur retrouve cette intimité intellectuelle en filigrane dans chacun des ouvrages présentés. Les Dix aphorismes crépusculaires, réalisés en 1987, marient de courtes assertions du poète avec des gravures de Guy Boulay : « L’ombre est une insatiable circonspection étoilée. C’est ce diamant noir que l’âme aperçoit lorsque l’infini affleure » semble ainsi répondre à l’interrogation muette des grands aplats en nuance de noir de Boulay – qui ne sont pas sans rappeler les toiles d’un Pierre Soulages. Plus loin, Le Propre du temps attend le visiteur sur son présentoir : le papier vélin se partage les mots de Jacqmin et les discrètes abstractions, à l’allure presque végétale, de Gabriel Belgeonne. Dans Le Concile des oiseaux, les poèmes font face à de petites gravures ; ces lucarnes ouvertes sur des formes sombres et bouillonnantes sont de la main de Serge Vandercam, artiste du mouvement CoBrA. Proche d’autres poètes, ce dernier fréquenta également Joseph Noiret et les frères Piqueray, membres fondateurs du groupe Phantomas – dont François Jacqmin était un membre discret mais néanmoins fidèle. Loin de n’être que logique, le choix de la bibliothèque Ulysse Capitaine pour cette exposition se veut aussi symbolique : c’est entre ces mêmes rayonnages que ce microcosme artistique avait jadis noué des liens étroits. Et une publication récente, aux éditions du Taillis Pré, vient commémorer ces collaborations : L’Œuvre du regard, initiative du Comité Jacqmin (fondé en janvier 2012), rassemble des poèmes tirés de livres d’artiste parus en peu d’exemplaires, ainsi que plusieurs textes inédits de l’auteur.

Du livre à la toile
La porte de la galerie Wittert s’ouvre sur une série de peintures, dessins et lithographies aux allures parfois familières. L’exposition François Jacqmin et ses amis artistes rassemble un choix d’œuvres de plasticiens ayant collaboré à un livre du poète. Outre ceux rencontrés à la bibliothèque Ulysse Capitaine, de nouveaux noms apparaissent, comme Daniel Dutrieux, Rachel Menchior, Bertrand Bracaval ou encore Léopold Plomteux. Immédiatement, l’œil est frappé par le contraste saisissant entre les œuvres exposées : assailli de styles radicalement différents, le regard est tiraillé entre tracés sombres et aplats chatoyants. Des couleurs vives animent l’un des murs ; l’acrylique X orange - bleu fluo d’Hermann Amann – peintre d’origine allemande, fondateur de la Nouvelle Pigmentation en 1986 – y côtoie une toile de Leonardi au rouge vibrant. Elles s’accordent avec les toiles bigarrées de Léopold Plomteux, mais aussi avec les lithographies Densité bleue et Pierre Jaune de Jean-Luc Herman. Complice de François Jacqmin pour la publication d’Élémentaires, en 1983, Herman adhère à la Nouvelle Pigmentation d’Amann et participe à la réalisation de nombreux livres d’artiste. Dans une vitrine, sa signature orne Le yin et le yang, une encre résolument noire qui tranche avec les œuvres précédentes. Plus loin, les peintures de Guy Boulay semblent y répondre : un réseau de craquelures vrille la toile où s’engage un combat entre les nuances de noir et de brun. D’autres encore partagent ce goût pour les teintes foncées, comme Bertrand Bracaval, dont les lithographies aux motifs géométriques font alterner avec finesse les tons obscurs et pastels, et Jean Hick, avec ses gouaches abstraites traversées de volutes grisonnantes. Le noir et le blanc se mêlent chez Rachel Menchior (Les escargots, crayon sur papier), et Cécile Vandresse leur laisse la part belle dans une série de vingt-sept œuvres de techniques mixtes, ainsi que dans L’arbre. Elles se retrouvent également dans les peintures de Gabriel Belgeonne et de Serge Vandercam ; ce dernier signe deux des rares sculptures de l’exposition, des personnages en céramique à la silhouette stylisée et à l’allure fantastique. Si les styles varient, les techniques se montrent parfois aussi surprenantes, comme dans cette grande toile de Hick travaillée avec un mélange de brou de noix et d’acrylique. Daniel Dutrieux réunit, au sein du collage Escargots/braille, des photographies argentiques et un tirage Cibachrome aux subtiles tonalités de bleu et de gris. Entre les remakes de ses Sculptures génétiques et les Ceci n’est pas un portrait de François Jacqmin, Jacques Lizène multiplie les clins d’œil ; d’un évier caché pour les besoins de l’exposition, il tire avec humour une référence au maître du ready-made, en l’intitulant Ceci est un Marcel Duchamp comme il n’en a pas fait. La galerie recèle encore une dernière pépite : les gouaches d’Armand Silvestre, ami de longue date de François Jacqmin. En 1976, il collabore à Camera oscura – alors que le poète perfectionniste n’a pas encore publié son premier grand recueil, Les Saisons. La palette de Silvestre, qui associe l’ocre, le noir et le gris, se confond avec celle des peintures pariétales préhistoriques (influence qui se confirme dans ses dessins de silex taillés) ; les cartes de vœux qu’il adresse à ses proches prennent une allure plus colorée, jonglant avec le rouge, le jaune, le bleu et le vert. Si les artistes exposés à la galerie Wittert ont chacun leur propre griffe, leurs œuvres entrent en résonance et constituent un ensemble harmonieux, qui porte l’empreinte de leur amitié pour François Jacqmin.


