Tarantino affranchi. L’art et les mauvaises manières

reservoir dogsÀ ces fétiches, Tarantino, grand exhibitionnisme, ajoute les siens. Transformation de l’esclave affranchi en figure revancharde de la blaxploitation (l’afféterie du cinéma d’exploitation afro-américain des années 70 comme summum du cool pour le cinéaste), écrasante bande sonore au groove incontestable, goût prononcé pour les formes hyperboliques, définition des personnages par une série de gimmicks (costumes chatoyants, accessoires improbables, mimiques stylisées), constructions symétriques évidentes (un gentil blanc pour d’innombrables méchants blancs, un méchant noir pour d’innombrables gentils noirs), amour immodéré du conte oratoire (la multiplicité des moments de narration enchâssés), propension à la citation (issue du cinéma, mais aussi de la littérature populaire, et notablement d’Alexandre Dumas, auteur, faut-il le rappeler, de l’un des plus grands récits de vengeance, une matrice indéniable de la narration tarantinienne), direction photo somptueuse, travail ostentatoire sur le grain de l’image (Tarantino refuse de tourner en numérique et célèbre la matière même de la pellicule), et, bien sûr, prédominance du bavardage sur l’action, soin du dialogue au long cours, culture de la réplique cinglante et de la joute oratoire, ce qui constitue, depuis Reservoir Dogs, le véritable sel de ses films.

Enfin, Django Unchained poursuit l’entreprise ludique (car il s’agit bien d’un jeu et nom d’un quelconque projet éthique) de réhabilitation des méprisés et des damnés, embrassant dans un même geste les genres marginaux, les acteurs devenus invisibles et les populations persécutées. L’histoire des peuples et l’histoire du cinéma se fondent et se plient au désir omnipotent du réalisateur. Tarantino prend manifestement autant de plaisir à ressusciter une forme filmique obsolète qu’à donner leur revanche aux opprimés (les femmes dans Death Proof, les juifs dans Inglorious Basterds, les noirs dans Django Unchained). Comment nier la jouissance qui gagne le spectateur lorsque l’esclave fouette le contremaître ? Ce n’est évidemment pas sans poser questions. À la suite de la polémique relancée par Spike Lee sur l’utilisation du terme « nigger », mais aussi, plus fondamentalement, sur la mémoire des victimes de l’esclavagisme (Spike Lee refusant de voir le film par respect pour ses ancêtres), certaines voix critiques n’ont pas manqué de pointer, avec plus ou moins de pertinence, un certain nombre de problèmes idéologiques (le sarcasme empêchant le devoir de mémoire, la question ambiguë de l’identité raciale, le recours sans vergogne au motif de la vengeance comme machine à émotions, l’exultation par la violence, etc.). Curieux procès peut-être pour un film qui ne cache rien de ses références (entre autres le rape and revenge film), qui s’identifie précisément à une certaine ignorance de l’authenticité historique, glorifie une mythologie pour le moins sommaire et assume pleinement une immaturité de traitement du sujet (l’archétypal Django, obsédé par sa quête solitaire, ne se livre d’ailleurs à aucun travail de conscientisation ou aucun acte de solidarité avec les membres de sa communauté). Django Unchained, comme Inglorious Basterds précédemment, mais aussi Kill Bill, Death Proof ou Pulp Fiction, n’a d’autre horizon qu’une cinéphilie passionnée pour un corpus de films à mille lieues du politiquement correct.

Le schéma picaresque adopté par Django Unchained le fait tendre vers une seule image, qui emblématise tout le cinéma tapageur de Tarantino : après avoir accompli sa vengeance sanglante, Django, devant les ruines en feu de la maison blanche des puissants et des injustes, s’adonne sur son cheval à une petite danse pour les beaux yeux de sa Broomhilda enfin retrouvée. Pas de victoire sans frime.

À l’instar du flamboyant Dr Schultz, décidant d’ignorer les conséquences de ses actes (le refus du serrage de mains) pour sauvegarder son panache, Tarantino l’impétueux choisit le fracassant et l’éclatant, le tonitruant et le clinquant. La jouissance ne se trouve que dans l’excès. Voilà, à travers sa relecture du cinéma bis, des genres et des sous-genres, le pacte que Tarantino signe avec ses spectateurs. Dans ce cinéma, pas d’art sans faire des manières.

 Dick Tomasovic
Janvier 2013

microgris

Dick Tomasovic enseigne au Département des Arts et Sciences de la communication -  Théories et pratiques du spectacle (vivant ou enregistré).

Voir son Parcours Chercheur sur Reflexions

Page : précédente 1 2